Entretien avec Rop Gonggrijp
jeudi 3 janvier 2002, par Jérôme Thorel
Rop Gonggrijp, est l’ancien rédacteur en chef du magazine néerlandais Hack-Tic, fondé en 1989 pour forcer les portes des réseaux, à l’époque réservés à une minorité. En 1994, il a été un des fondateurs de xs4all, devenu rapidement le second fournisseur d’accès de Hollande, en utilisant la liberté d’expression comme « arme commerciale ». Avant d’être vendu, xs4all fut en quelque sorte un modèle pour beaucoup de ceux qui ont cherché à participer à un développement alternatif de l’Internet en Europe [1].
Jérôme Thorel - Quelle est l’histoire de Hack-Tic ?
Rop Gonggrijp - C’était un magazine pour bidouilleurs informatiques, hackers ou passionnés de télécoms. Pour ceux qui voulaient utiliser la technologie d’une autre manière, pas seulement pour le plaisir de pénétrer des systèmes, mais aussi pour mieux en connaître les limites, les risques. Depuis le début, en 1989, j’étais rédacteur en chef, nous voulions mettre au grand jour comment, de manière générale, le réseau pouvait aider à mieux promouvoir l’esprit démocratique.
Jérôme Thorel - A l’époque, étiez-vous des délinquants d’après la loi ?
Rop Gonggrijp - Non. Il n’y avait pas de loi régissant les attaques informatiques. Il y en a une depuis mars 1993. Dans Hack-Tic nous donnions des trucs pour téléphoner gratuitement, du phreaking. Maintenant, un phreaker risque la prison.
Jérôme Thorel - En quoi donner des tuyaux pour téléphoner gratuitement peut promouvoir la démocratie ?
Rop Gonggrijp - Les tarifs d’appels internationaux sont ridicules, rien à voir avec ce qu’ils coûtent en réalité. Pour nous, c’était dénoncer le monopole, et montrer que leurs systèmes étaient sécurisés comme des passoires. A l’époque, le Net était aussi gardé jalousement par le monde académique, et seuls les hackers avaient accès à ce « nouveau monde ». Pour moi, un hacker n’est pas simplement un pirate qui attaque des ordinateurs, le terme porte autant d’aspects sociaux que techniques.
Jérôme Thorel - Et Hack-Tik s’est arrêté à quelle époque ?
Rop Gonggrijp - En 1993, le lancement de xs4all [2], un service de fourniture d’accès et d’hébergement, devenait plus important pour nous. Le journal sera arrêté officiellement au début de 1995.
Jérôme Thorel - Vous pensiez que c’était un moyen politique plus actif pour promouvoir l’usage des réseaux ?
Rop Gonggrijp - Oui, nous pensions important de montrer au public ce qu’était l’Internet. Nous pressentions qu’il allait vite changer en quelque chose de moins ouvert et de plus cher. Il fallait aussi que ce service ne soit pas uniquement entre les mains du Big Business, que des groupes civiques devaient aussi fournir l’accès. Aujourd’hui, nous avons 20 000 abonnés et nous sommes la deuxième société du secteur, derrière les PTT nationaux.
Jérôme Thorel - Tu continues à avoir une approche « idéologique » du métier, les exemples de Radikal et de la Scientologie le prouvent [3]. C’est calculé ?
Rop Gonggrijp - Nous ne clamons pas « nous sommes une société idéologique ». Il n’y a rien d’idéologique à considérer que ce que les gens mettent sur leurs homepages, ça les regarde, et pas nous. Ce que vous dites sur votre site web a autant à voir avec la liberté d’expression que ce que vous dites dans la rue. On peut nettoyer les rues sans interdire aux gens de parler. Si vous louez un appartement, le proprio n’a pas à être redevable de ce que vous affichez sur vos fenêtres. Pourtant, c’est ce que veulent les gouvernements : que nous nettoyons le Web pour eux. Depuis le début, nous disons non ! A part les exemples sensibles comme la Scientologie et Radikal, d’autres petites affaires éclatent tous les jours, comme quelqu’un qui attaque une homepage parce qu’on le traite de connard. En quoi sommes-nous concernés ?
Jérôme Thorel - La loi néerlandaise a-t-elle tranché sur cette responsabilité ?
Rop Gonggrijp - Au début, tout le monde accusait l’hébergeur. Mais l’affaire de la Scientologie a fait vaciller ce principe : c’est ridicule de pousser une société à couper un site, s’il peut être copié aussitôt ailleurs. Il y a aujourd’hui une vingtaine de sites anti-Scientologie hébergés chez nous, et pas loin de cent cinquante dans tous les Pays-Bas.
Jérôme Thorel - Y a-t-il des sujets que tu considères comme légitime d’interdire ?
Rop Gonggrijp - Je pense qu’il y a trop de choses que l’on aimerait ne pas voir dans ce monde. Mais je sais aussi qu’il sera de plus en plus difficile d’interdire à l’information d’exister. La censure a vécu. Pour moi le racisme, le négationnisme devraient être interdits partout. Mais si avec 10 dollars par mois de location d’espace on peut contourner cette interdiction, à quoi bon ? Je préfère combattre avec des mots, des antithèses. (...) Avec quelques chaînes de TV, une dizaine de journaux, etc., il est facile de contrôler l’information. Mais avec des centaines de milliers d’éditeurs potentiels il est tentant pour les politiques de nous demander de faire leur boulot. Ils font fausse route.
Jérôme Thorel - Pour toi, il n’y a donc aucune limite à la liberté d’expression ?
Rop Gonggrijp - Là n’est pas la question. Nous, hébergeurs, ne voulons pas décider ce qui est ou non illégal. Nous n’avons pas à contrôler les fenêtres de nos clients. Si le système veut que c’est aux sociétés comme xs4all de déterminer les limites de la liberté d’expression, alors il faut jeter le système...
Jérôme Thorel - Les règles régissant le droit d’auteur constituent-elles aussi une menace ? L’Internet va-t-il tuer la notion de propriété intellectuelle ?
Rop Gonggrijp - Il faudra en tout cas que cela change. Les systèmes de tatouage numérique ne sont pas une solution : on pourra les contourner. Ce que je vois sur mon écran, je peux le sauver sur mon disque. Pourquoi ne pas imaginer la généralisation du principe du micro-paiement : vendre l’accès à une oeuvre pour 20 ou 30 centimes, cela découragerait la copie sauvage. Idéal pour l’auteur, pas gênant pour le consommateur. Mais inquiétant pour les producteurs. La fin de la propriété intellectuelle n’est pas la fin du droit de chacun de diffuser ce qu’il veut. C’est la fin des intermédiaires et de toute la bureaucratie qui se place entre émetteur et récepteur.
[1] Cette introduction à été ajoutée par samizdat à l’entretien réalisé par Jérôme Thorel.
[2] « xs4all », jeu de mot entre access (accès), et excess (excès), « for all, pour tous. Société de type SARL, 50 salariés, capital financier totalement indépendant. 20 000 clients particuliers (tarif : 90 FF par mois), 500 sociétés hébergées (900 FF par mois). En rapportant le premier chiffre à la population (16 millions aux Pays-Bas), xs4all afficherait plus de 72 000 abonnés en France. A méditer... http://www.xs4all.nl.
[3] xs4all a hébergé en 1994 l’un des premiers sites dénonçant l’Église de Scientologie. Et sert de refuge à Radikal , un journal d’extrême gauche interdit en Allemagne.