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Les cinq mythes du nouveau média

jeudi 3 janvier 2002, par Eric S. Raymond


Mark Twain a dit un jour : « Ce ne sont pas les choses que vous ne savez pas qui vous causeront du tort, ce sont celles que vous croyez savoir et qui sont fausses. » L’explosion de l’Internet a répandu quelques mythes qui sont devenus très populaires : dans cet article, nous allons examiner ce qui pourrait en être le Top Five (les cinq meilleurs).  

1. L’utilisation d’Internet par les entreprises fait toute sa croissance

Ne le croyez vous pas ? L’utilisation d’Internet par les entreprise et certes importantes, mais l’Internet a toujours été et est toujours conduit par les gens et l’utilisation qu’il en font. Pour chaque entreprise qui se sert du mail pour échanger des données, il y a dix particuliers qui se servent du courrier et vingt qui utilisent usenet ou IRC. Le rapport entre le nombre de pages web des entreprises et celles des particuliers est sensiblement égal.

Ces ratios sont bien connus des fournisseurs d’accès et forment la base de leur structure des coûts ; des prix à 100 frs par mois d’accès ne tiendraient pas le coup si la plupart des utilisateurs n’étaient pas des particuliers.

Et il y a aussi les résidents à long terme : la plupart des gens ne réalisent pas que la plupart des standards qui définissent l’Internet, et beaucoup des logiciels qui donnent corps à ces standards, sont maintenus par un cadre de volontaires sur un long terme. Ces gens, les hackers, ont leurs idées personnelles à propos de ce que doit devenir l’Internet. Bien que dans l’ensemble ils ne soient pas hostiles à l’utilisation commerciale de l’Internet, ils n’ont pas l’intention de laisser son futur entre les mains des entreprises américaines.

Ces faits ont des implications envers la culture du Net. Ce n’est pas un espace vide sans forme qui attend patiemment de devenir un cyber-centre commercial aux mains d’entrepreneurs affamés. Il possède déjà une population indigène, qui possède son propre agenda [1] ses habitudes, et son histoire. L’entreprise et le commerce voient qu’ils doivent s’y faire, et non le contraire.  

2. L’Internet est le futur pour les divertissements et les informations

De tout les mythes tournant autour de l’Internet, celui-ci est probablement le plus amusant et le plus exploité. Il y a une certaine catégorie de médias qui ne peuvent comprendre internet que comme un média de masse, avec une interactivité accidentelle, une sorte de petit frère de la télévision cablée, un opium encore plus puissant pour les patates de canapé américaines [2].

Chaque année depuis 1985, ce genre de myopie a poussé un grand contorsium médiatique à tenter de transformer l’Internet en une juteuse affaire de chaine de télévision, comme HBO et MTV. Ou alors comme un devrsoir à info à la CNN. (MS-NBC est un des derniers exemples de cette façon de penser.)

Le problème c’est que personne n’achète. Chaque test sur le marché de la vidéo à la demande s’est terminé dans les flammes. Les informations basées sur le Net ont un passé entier d’échecs. Les clients potentiels n’ont tout simplement pas trouvé mieux que sur l’ancien média : les journaux en papiers, le magasin de vidéo d’en face, ou les CD musicaux.  

3. Le problème du cyber-illetrisme [3] peut être résolu isolément

Il est de bon gout d’avoir une vue alarmiste du fossé technologique – une sorte de peur que l’Internet ne généralise une cassure entre les Blancs et les Asiatiques civilisés et les Blacks et Hispanos dépossédés. Ceci est généralement le prélude à une demande pour des interventions gouvernementales afin de mettre des accès à Internet dans les mains d’enfants désavantagés.

Le problème avec ce mode de pensée est que le fossé technologique est vu comme une conséquence et pas une cause. Si nous pouvions résoudre le problème de manière plus large, qui est le déficit presque complet du système éducatif et de la société civile dans les banlieues, cet aspect spécifique du problème disparaitrait aussi sec. Si nous ne le pouvons pas, les désavantagés de l’Internet seront les mêmes qu’en dehors de l’Internet.

Les croisés du fossé technologique sont généreux et bien intentionnés, mais leurs plans peuvent faire très peu de bien et beaucoup de mal. Un accès à l’Internet coute maintenant moins cher par mois qu’un repas dans un restaurant à prix moyen ; cela n’a aucun sens de réveiller toute une bureaucratie, de lever des impôts, et des tirer des plans sur la comète pour donner des accès à l’Internet aux pauvres. Tant que les réels problèmes seront le chômage, les écoles qui n’apprennent rien, la dépendance aux drogues, et le crime.

En fait, les « vieux » de l’Internet sont effrayés à la pensée que l’Internet pourrait devenir un lieu d’éducation publique et de bienfaisance sociale. Et ils peuvent : si l’encadrement appliquent soigneusement à l’Internet les même méthodes qui ont conduit le système éducatif à la faillite, ils détruiront tout sur leurs passages et réduiront tout le monde à l’égalisation par le bas.  

4. Les magazines On-line peuvent rapporter de l’argent

Bon, peut-être bien – mais personne n’a encore réussi, et pas faute d’éssayer. Comme les magazines sur Internet peuvent et sont charriés par la bande passante du net, ce n’est pas aussi difficile à imaginer que l’a été le système des vidéos à la demande. Mais le fait est que des tentatives comme Slate n’ont jamais semblé produire assez de revenus des abonnements pour payer ne serait-ce qu’une part décente des coûts de production, ainsi que des frais de démarrage.

Il n’y pas non plus de raison pour que cela change dans un futur proche. La vérité toute brute est que les magazines Web, requerant comme ils le font un contexte hautement particulier – vous assis devant un ordinateur en regardant l’écran – ne remplacent pas ce que vous pouvez faire avec un magazine : le feuilleter au lit ou aux toilettes :-) Ce n’est pas très confortable, les textes et les graphiques sont pauvres, et ont ne peut pas l’emporter avec soi. A moins d’imaginer un système hyper coûteux de portables et de modems radios.  

5. Le papier appartiendra bientôt à l’histoire

Le quatrième mythe est souvent considéré comme une conséquence de celui-là ; les médias de papiers se ruent sur internet en pensant qu’ils seront bientôt dépassés. Mais parce que les nouvelles technologies sont entousiasmantes, les gens ne réalisent pas ce que le papier peut faire de mieux.

C’est un sage pari que de dire que la papier ne sera pas obsolète avant que les terminaux Internet ne soient peu chers, legers, robustes, et avec une aussi grande résolution que les livres en papier. Et nous en sommes très loins d’un point de vue technologique.

On peut croire que je pense qu’Internet n’est pas bon à quoi que ce soit de mieux que les anciens médias. Ce n’est pas vrai ; mais je pense qu’Internet remplit une fonction bien à lui d’un point de vue purement écologique/économique, une fonction qu’il remplit bien mieux que n’importe lequel de ses concurrents, mais une fonction qui est différente de celle de ses concurrents. Cela n’apportera rien à personne de recopier les anciens médias sur Internet, ni de dire qu’ils seront remplacés par Internet.

Historiquement, toutes les révolutions médiatiques depuis la révolution industrielle ont apporté des compléments à ce qui se faisait déjà, sans pour autant le remplacer. Le téléphone n’a pas tué le courrier, la télé n’a pas tué la radio ni le cinéma, et aucun d’entre eux n’a, malgré les prédictions, étouffé l’imprimerie. En voyant cette perspective on s’aperçoit qu’il est stupide d’avoir une vue apocaliptique de l’Internet.

Le meilleur moyen de dépasser ces mythes est de regarder les médias que la culture Internet a mis en place par elle-même : le courrier électronique, Usenet, l’Internet Relay Chat (IRC), les pages personnelles sur le World Wide Web. Ce sont les choses que les gens utilisent et pour lesquelles ils payent. Cela ne ressemble certes pas aux cinq mythes du nouveau média, mais c’est le futur.

P.-S.

Copyright © 1997 Eric S. Raymond. Titre original : Five Myths of New Media. Traduit de l’anglais par D. valdenaire. Très légères corrections par nous. Eric’s Home Page : http://www.tuxedo.org/ esr

Notes

[1] difficile à traduire l’agenda : c’est un peu la liste des choses au gout du jour -NdT.

[2] Couch potatoes : Ce sont des gens affalés sur le canapé pour regarder la télé, il me semble, comme les Simpsons -NdT.

[3] J’ai traduit « techno-literacy » par « cyber-illetrisme », j’avoue que c’est un peu fantaisiste... -NdT


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