jeudi 3 janvier 2002, par Bruce Sterling
On m’a demandé d’expliquer pourquoi les menaces pour la vie privée soulevées par ce colloque ne m’inquiétent pas trop. Et c’est vrai. La raison en est que ces scénarios tiennent pour acquis qu’il existe des bureaucraties monolithiques (qu’elles soient politiques ou économiques), capables de transformer les ordinateurs en une machine à surveiller des populations inconscientes du danger. J’en suis venu à penser que c’est une erreur de calcul. Avoir peur des organisations monolithiques, spécialement quand elles ont des ordinateurs, c’est comme craindre les gros gorilles justement quand ils sont en flammes.
La menace ne concorde pas avec mon expérience historique. Aucune des grandes organisations imposantes qui m’effrayaient dans ma jeunesse n’a prospéré. Laissez-moi citer quelques acronymes. URSS. KGB. IBM. GM. AEC. SAC.
On a révélé récemment que la CIA s’était avérée d’une valeur négative – littéralement pire qu’inutile – pour la sécurité nationale américaine. Le KGB l’a eue à sa main durant toute notre lutte à mort contre l’Union Soviétique – et pourtant, nous l’avons emporté. Les zaibatsus du Japon – Japan Inc. – les monolithiques firmes japonaises – qu’est-ce qu’on ne nous a pas raconté à leur sujet ces derniers temps ? J’admets qu’AT&T a prospéré, d’une certaine manière – si vous ne tenez pas compte du fait qu’elle s’est vidée d’une partie de sa puissance en licenciant une bonne part de son personnel.
Supposons que, par exemple, Equifax devienne une organisation carrément fasciste et commence à épier nos vies privées autant qu’il lui est possible. Comment vont-ils s’y prendre pour garder ça secret ? En étant réalistes, vu les pratiques de l’emploi dans les économies occidentales, à quel genre de loyauté peut-on s’attendre de la part du personnel ? Le petit personnel n’a ni assurance maladie ni sécurité du travail ; et les cadres supérieurs sont prêts à tout moment à saisir le premier parachute doré qui se présente. Où est l’armée en costume gris capable de prêter serment de vie et de mort à une telle organisation, ou même à une quelconque organisation dans ce pays, si ce n’est peut-être à la Mafia ?
Je pense que la vraie menace pour cette société vient moins du fait que les gens soient surveillés que du fait qu’ils soient délibérément ignorés. Les gens passent à travers les filets de sauvetage. Les gens trébuchent dans les rues de nos villes sous l’emprise de démons, implorant des passants un instant d’attention et de charité, et ne l’obtenant pas. Dans une bonne partie du Tiers Monde, des gens disparaissent, non parce qu’ils sont sous la surveillance d’un ordinateur high-tech, mais pour les raisons les plus triviales et stupides – parce qu’ils ont des lunettes, parce qu’on les a vus lire un livre – et s’ils survivent, c’est grâce au maigre réseau de surveillance des activistes d’Amnesty International.
Il peut y avoir autour de nous des caméras de surveillance qui fonctionnent 24 heures sur 24, mais la surveillance mécanique est loin de pouvoir remplacer l’attention d’êtres humains. Bien sûr, les gens riches vont attirer l’attention, probablement trop, une attention empoisonné, mais dans le même temps, la vie a tellement perdu sa valeur dans cette société que nous laissons des gens cracher leurs poumons et mourir de tuberculose devant nous sans traitement. On parle du fossé qui se creuse entre ceux qui ont accès à l’information, et ceux qui en sont privés. Regardons plutôt l’étendue du fossé entre ceux qui sont regardés, et ceux qui sont devenus invisibles.
J’aimerais pouvoir m’étendre plus longuement sur le vrai sujet de ce colloque. Mais puisqu’il se trouve que je suis le dernier à monter à la tribune, je veux en profiter pour faire une sorte de résumé pontifical de l’événement. Et exprimer quelques sentiments que je n’arrive plus à retenir au fond de moi.
Qu’est ce qui me restera de Computer Freedom Privacy numéro 4 ? Je me souviendrai de l’insistance passionnée du Conseiller en Chef de la NSA [1] à nous démontrer que la cryptographie aux mains de la Justice représentait la normalité et le status quo, tandis qu’une cryptographie laissée libre représentait un saut radical dans l’abyme sans fond d’un monde sans loi. Il fit une référence littéraire au Meilleur des Mondes [2]). Ce qu’il dit en beaucoup de phrases peut se résumer ainsi : « Nous ne sommes pas Le Meilleur des Mondes comme on nous en accuse ; Le Meilleur des Mondes, ce sont ceux qui s’opposent au projet Clipper » [3].
Et je pense qu’il en est vraiment persuadé. En tant que professionnel de la science-fiction, je me souviens avoir été immédiatement frappé par la conviction profonde que ce n’étaient pas les « Meilleurs des Mondes » qui manquaient !
J’ai participé aux quatre conférences du CFP, et celle-ci est de loin la plus sombre à laquelle j’ai assisté. J’entends des voix venues de très loin prophétiser la guerre. Les précédentes conventions avaient toutes un drôle d’air de camaraderie. Les gens des groupes les plus disparates trouvaient quelque chose d’utile à se raconter. Mais maintenant que les représentants du plus grand pouvoir caché de l’Amérique ont pris la parole devant cette assemblée, j’ai l’impression que la communauté du CFP vient de trouver son premier groupe d’outsiders impossible à métaboliser. Les tranchées se creusent, et j’ai la nette impression qu’on est partis pour la guerre.
Le sénateur Leahy eut au moins l’élémentaire bon sens de faire machine arrière et de temporiser, comme le ferait n’importe quel politicien en voyant le volcan incandescent de la technologie rejoindre un glacier de la Guerre Froide qui a écrasé tout sur son passage en son temps.
Mais ce malheureux attrapeur d’espions que la Maison Blanche nous a envoyés ! – ce type était comme une souris prise au piège ! C’était une débacle ! Qui a briefé ce type ? Sont-ils complètement inconscients ? Comment est-il dieu possible qu’ils passent à côté du fait que Clipper et le projet Digital Telephony sont violemment rejetés par chaque élément de cette communauté – à la possible exception d’un brave petit professeur de mathématiques. ? N’ont ils pas saisi que tout le monde trouve cette initiative détestable, depuis Rush Limbaugh jusqu’à Timothy Leary ? Est-ce qu’ils ne lisent pas les journaux ? Le Wall Street Journal, le New York Times ? Je ne me demande pas s’ils lisent leur e-mail.
C’était une mauvaise politique. Mais ce n’était rien, comparé à la présentation du gentleman de la NSA. Si je peux y réussir sans trop perdre mon sang-froid, je veux vous dire à quel point ce qu’il a raconté n’était pas satisfaisant.
J’attends depuis longtemps que quelqu’un de Fort Meade vienne en aide au professeur Dorothy Denning dans son héroïque lutte en solo contre douze millions de possesseurs d’un courrier électronique. J’ai écouté très attentivement en prenant des notes, et je vous jure que j’ai même applaudi à la fin.
L’homme de la NSA avait sept points à faire passer, quatre faussement candides, deux qui étaient des demi-vérités, et un dernier qui est le vrai coeur du problème.
Laissez-moi d’abord dissiper la fumée des fausses candeurs, plus pour ma propre satisfaction que pour vous éclairer. Avec votre indulgence.
D’abord, l’histoire de la pédophilie. Je suis fatigué et écoeuré d’entendre cet argument spécieux. Est-ce que les citoyens américains sont vraiment rendus tellement névrotiques par les comportements sexuels déviants, que nous devons laisser l’existence de pédophiles nous dicter l’infrastructure de l’information dans notre société ? Est-ce que les pédophiles ont autant d’importance pour nous ? La NSA et le FBI croient-ils vraiment qu’ils peuvent nous faire avaler leurs projets d’écoute téléphonique sous un tel camouflage ? Sommes-nous censés avoir une telle répulsion devant le spectre de la pédophilie que nous n’allons rien dire quand on veut brancher une prise d’écoute dans nos téléphones ?
Ecoutez, il y a eut des pédophiles avant les réseaux électroniques et il y en aura encore après qu’on nous ait tous oubliés. Les pédophiles ne sortent pas des BBS [4] ! Vous voulez m’impressionner avec votre souci des enfants ? Nous sommes à Chicago ! Descendez dans le ghetto, et sauvez les enfants des pattes des dealers de crack qui ne sauraient pas reconnaître un modem s’il leur mordait les fesses ! Arrêtez de nous embrouiller avec cette histoire de porno ! Laissez un peu tomber, vous vous faites honte.
Mais revenons au discours de Mr. Baker de la NSA. Est-ce que c’était seulement moi, mesdames et messieurs, ou bien quelqu’un d’autre a-t-il senti ce ton d’arrogance proprement intolérable ? Est-ce que ce type devait vraiment nous faire la remarque que nous avions dû rater Woodstock [5] à cause de nos cours de trigonométrie ? Est-ce que les mathématiciens employés par Fort Meade trouvent cette remarque amusante ? J’aimerais faire une observation encore plus amusante – j’ai vu une police secrète bien plus effrayante que la sienne complètement démolie par un écrivain hippie tchèque armé d’une simple machine à écrire. Monsieur Vaclav Havel.
Est-ce que la NSA est totalement inconsciente du fait que l’actuel président des Etats Unis porta les cheveux longs ? Qu’est-ce qu’elle attend de la communauté informatique ? La normalité ? Désolé, mon gars ! On n’est plus à l’école ! A qui ressemble le type que la NSA considère comme un individu normal à la tête posée, le genre d’homme avec qui on peut s’asseoir à une table et parler sérieusement ? Jobs ? Wozniak ? Gates ? Sculley ? Perot – j’espère que ce n’est pas Ross Perot. Bob Allen – okay, peut-être Bob Allen, ce type de chez AT&T. Bob Allen semble penser que Clipper est une bonne idée, en tout cas il est prêt à la commercialiser. Mais bon dieu, Bob Allen vient juste de donner huit milliards de dollars à un type dont l’idée d’un bon moment à passer, c’est Microsoft Windows dans des vaisseaux spatiaux.
Quand la NSA va-t-elle réaliser que Mitch Kapor et ses gars, et Rotenberg et les siens, et le reste des gens qui sont ici sont d’aussi braves types que la moyenne des gens dans ce milieu ? Oui, ils sont un peu bizarres, et ils ont des amis bizarres (dont je suis), mais où y-a-t-il encore place pour la normalité dans cette société, et quant aux ordinateurs, où tout est franchement bizarre, alors ce sont les types un peu bizarres qui se révèlent les meilleurs professionnels. Le status quo est fini ! Réveillez-vous ! Acceptez cette idée !
Où diable la foule de fantômes de Fort Meade [6] veut-elle chercher des « adultes responsables » dans cette situation ? C’est à mourir de rire ! Bobby Ray Inman, le chef légendaire de la NSA, a essayé de se lancer dans l’industrie informatique, et vient de se planter pour la troisième fois. Il est sorti de l’ombre de l’espionnage pour affronter la réalité, et s’est immédiatement décomposé, comme un vampire surpris par la lumière du jour. Est-ce que c’est ce genre d’officiel respectable à qui nous sommes censés nous fier aveuglément, quand il réclame l’accès à nos ordinateurs et à nos conversations téléphoniques ? Qui a fait de lui un Dieu ?
Vous savez, c’est difficile à avouer pour un cynique comme moi, mais j’ai réellement confiance dans les gens de l’EFF [7]. Je crois en eux ; voilà, je l’ai dit. Mais je n’aurai pas assez confiance en Bobby Ray Inman pour lui demander d’aller m’acheter un paquet de cigarettes.
J’aime assez les gens du FBI. J’ai même une sorte de confiance en eux, pas énorme, mais un peu. Je suis désolé qu’ils n’aient pas pu attraper Kevin Mitnick ici. Je regrette qu’ils n’aient pas réussi à capturer Robert Steele, qui est à peu près cent fois plus malin que Mitnick et dix mille fois plus dangereux. Mais messieurs du FBI, je pense que votre projet de surveillance du téléphone est un désastre, et je vais vous dire pourquoi.
Parce que vous allez devoir remplir votre demande d’écoute en cinq exemplaires, comme vous avez toujours eu à le faire, parce que vous n’avez pas votre petit tribunal à vous, comme ces messieurs de la NSA. Pour vous, les choses resteront probablement à peu près ce qu’elles étaient. Mais dans le même temps, vous aurez fourni aux ennemis des Etats Unis une arme terrible. Pas votre « Projet d’écoute » civilisé et régi par les tribunaux – leur espionnage de tout le monde tyrannique et sans fards.
Vous allez mettre sur écoute la Mafia et les gangs, tandis que les Saddam Hussein vont utiliser votre technologie pour surveiller les opposants et les minorités nationales. Vous allez resserrer la poigne de fer du despotisme dans le monde, et vous allez avoir sur les bras les conducteurs de camions-suicide que ces gouvernements nous enverront après avoir anéanti leurs opposants en utilisant vos propres outils. Vous voulez qu’on vous mette une hache dans les mains, et vous promettez que vous n’utiliserez pas son côté tranchant, mais les chinois ne l’entendent pas de cette oreille. Ils sont en train d’exiger des permis spéciaux pour les fax, et ils vont avoir besoin de pas mal de nouveau hardware pour écraser Tien An Men 2.
J’ai parlé longtemps, mais je veux finir en répondant au seul véritable argument du gars de la NSA. Sa terreur d’un Meilleur des Mondes qui naîtrait d’une liberation totale de la cryptographie. Quand il a appelé les enthousiastes de la cryptographie des « romantiques », il a tapé dans le mille, et il l’a encore fait en disant qu’on ne pouvait pas prévoir les conséquences d’une grande diffusion de la cryptographie, parce que mes amis, la cryptographie n’est pas notre amie. La cryptographie est une technique mathématique, et elle se soucie à peu près autant du bien être des gens que de savoir si dix sept fois dix sept font bien deux cent quatre vingt neuf. C’est bien ça, mais cela ne fait pas que nous dormions plus tranquilles dans nos lits.
Les réseaux cryptés m’inquiètent terriblement, au moins depuis le milieu des années 80. Les effets en sont effrayants, imprévisibles et pourraient se révéler terriblement déstabilisateurs. Mais même les quatre cavaliers de l’apocalypse, la pédophilie, les dealers de drogue, la Mafia et les terroristes ne m’inquiètent pas autant que les gouvernements totalitaires. Ce siècle fut long, et nous en avons assez d’eux.
Un siècle de batailles contre le totalitarisme a laissé des cicatrices sur le corps même de nos organismes politiques, et la menace que ces gens font poser sur nous est facile à prévoir. Il vaut peut-être mieux un mal que nous connaissons plutôt qu’un mal dont nous ignorons tout, mais ces diables familiers ont déjà commis des génocides, parsemé la terre de cadavres et été pas loin de faire sauter la planète. Qu’est-ce qu’on peut faire de pire ? N’équipons pas nos polices de micropuces, quand seules les polices totalitaires seront à même d’en tirer un plein bénéfice.
Mais je ne m’attends pas à ce que mes arguments convainquent quiconque à la NSA. Si, par hasard, vous êtes à la NSA et trouvez certains de mes arguments convaincants, alors je vous demande d’interroger votre conscience – je sais que vous en avez une – et d’aller dire à vos supérieurs ce que vous en pensez. Et s’ils ne sont pas d’accord avec vous – démissionnez ! Quittez l’agence. Démissionnez maintenant. Si ce que je vois s’annoncer se réalise, vous serez contents de ne pas avoir attendu plus longtemps.
Mais même sachant parler, je doute d’être capable de faire changer de vie les gens. C’est notoirement difficile.
participants du CFP, vous avez donc un sérieux combat entre les mains. Je suis désolé qu’une communauté si jeune ait à faire face aussi vite à une lutte aussi sauvage, et pour un enjeu d’une telle importance. Mais bon, vous êtes toujours en train en train de vous vanter d’être malins ; c’est le moment de prouver à vos concitoyens que vous êtes plus qu’une bande de joyeux dilettantes du Net. Dans le cyberspace, une année équivaut à sept années de la vie d’un chien, et comme sur le Net personne ne sait que vous êtes un chien, j’imagine que ça vous fait donc déjà quelque chose comme vingt huit ans. Et mes amis, vous feriez bien d’agir en conséquence pour le bien de notre société et de nos enfants.
Bonne chance. Bonne chance à vous. Ça vaut ce que ça vaut, mais je pense que vous êtes quelques-uns des meilleurs et plus brillants exemples que notre société ait à offrir. Les temps sont sombres, mais je suis plein d’espoir. On se reverra l’an prochain à San Francisco.
– Discours prononcé à la quatrière conférence Computer, freedom, privacy, à Chicago, le 26 mars 1994.
[1] National Security Agency, l’organisme d’Etat qui s’occupe des questions de contre-espionage et donc ( ?) de la cryptographie.
[2] Référence au roman de Aldus Huxley qui décrit l’univers social d’un monde totalitaire absolu.
[3] Projet d’implémentation d’une puce « mouchard » dans tous les orginateurs qui aurait permis aux particuliers de crypter leurs échanges tout en livrant la « clef » aux services de sécurité et de police. Le projet Clipper a été abandonné après qu’un groupe de « hackers » en ait cassé l’algorythme.
[4] Bulletin Board Systems, les serveurs télématiques aux-quels on se connecte directement, très répendus aux Etats Unis à partir des années 80 et jusqu’au développement de l’Internet.
[5] Référence au Festival hippie de 1969.
[6] Siège de la NSA.
[7] Electronic Frontier Fundation, organisation de défense des libertés civiques sur le net. L’EFF s’était particulièrement mobilisée contre le projet Clipper et pour le droit à la confidentialité des échandes sur le Net.