samizdat | biblioweb / fr SPIP - www.spip.net L'Internet et le réel /article62.html /article62.html 2002-09-25T14:59:02Z text/html fr Harper's Magazine <p>La querelle des « anciens » et des « modernes », autour de l'Internet, de la communication et des machines, entre des intellectuels américains phares des années 90. Un débat jamais clos...</p> - <a href="/rubrique3.html" rel="directory">Cybercultures et communautés virtuelles</a> <div class='rss_texte'><p><strong>John Perry Barlow</strong> - J'ai dit en de nombreuses occasions, et je crois toujours, qu'avec le développement de l'Internet, et l'extension continue de la communication entre les réseaux d'ordinateurs, nous sommes en plein dans un événement technologique porteur de tant de transformations qu'on ne peut le comparer qu'à la découverte du feu. Je pensais que c'était la chose la plus importante depuis Gutemberg, mais maintenant, je crois qu'il faut remonter plus loin. On a beaucoup écrit, à la fois pour célébrer et pour dénoncer le <i>cyberspace</i>, mais pour moi, il s'agit d'un développement d'une telle ampleur qu'essayer de le caractériser comme bon ou mauvais ne ferais que le banaliser. Je ne crois pas que ce soit une affaire sur laquelle nous ayons le choix. C'est en train d'arriver, que ça nous plaise ou non [...].</p> <p><strong>Mark Slouka</strong> - [...] J'ai entendu ce mot, « inévitable » dans la bouche de tout le monde, de Bill Gates à Newt Gingricht (dirigeant et idéologue de l'ultra-droite républicaine - NdT). Je l'ai lu aussi bien chez Kevin Kelly que chez John Perry Barlow. Mais il me semble que cette « inévitabilité », quand elle est avancée trop légèrement, est une façon de poser comme un fait accompli quelque chose qui devrait être ouvert à la discussion. Nous entrons dans un territoire inconnu. Nous n'avons aucune idée des implications sanitaires de ces technologies. Et pourtant, on les adopte de manière a-critique.</p> <p><strong>John Perry Barlow</strong> - Laisse-moi te dire ce que je fais en ce moment pour gagner ma vie. Je vais partout dire aux gens que quelque chose de vraiment étrange est en train d'arriver. Des changements fondamentaux qui auront beaucoup de conséquences que je ne puis imaginer. Mais je crois qu'il est temps que nous commencions à réfléchir à ces conséquences de manière assez collective pour que soient prises les quelques petites décisions qui doivent l'être. C'est tout ce que je fais. Je ne dis pas que ces changements sont bons. Je ne prétends certainement pas que nous créons une utopie. Je veux dire, j'adore le travail physique. J'ai passé 17 ans dans un ranch de Pinedale, dans le Wyoming. Pour l'essentiel, je vivais au XIXe siècle. Si je pouvais encore gagner ma vie là-bas, je le ferais. Mais le fait est que, de nos jours, dans le monde physique, il reste peu de place pour l'économie. Si vous produisez quelque chose qu'on peut toucher, et que vous en vivez, alors, vous êtes soit un Asiatique, soit une machine.</p> <p><strong>Mark Slouka</strong> - Une sacrée généralisation.</p> <p><strong>John Perry Barlow</strong> - Mais largement vraie. Il n'existe plus beaucoup d'espace disponible dans cette partie-là de l'économie, même si je souhaiterais le contraire. .. Il y a des moments où je pense, sincèrement, que nous nous en serions mieux tirés si nous avions suivis la voie des Aborigènes, qui sont restés au milieu du désert australien pendant 15 000 ans et ont fabriqué exactement trois outils. Ils n'ont pas fait de leur esprit un milieu très ouvert pour la formation des outils. Et en conséquence, ils sont sans doute beaucoup plus en relation avec l'âme de l'univers que nous le sommes en ce moment. Mais quels que soient mes sentiments là-dessus, je ne suis pas sûr que je puisse faire grand chose, hormis aider de mon mieux les gens qui, autour de moi, souffrent d'une sorte de paroxisme à la suite de ces profonds changements dans leurs vies.</p> <p><strong>Sven Bikerts</strong> - [...] Mark et moi, nous mettons en cause cette inévitabilité. Je veux savoir si c'est un fléau incontrôlable. On dirait une sorte de logique autonome, auto-proliférante. Je suis simplement curieux de savoir ce qu'il y a derrière.</p> <p><strong>John Perry Barlow</strong> - Tu sais ce qu'il y a derrière ? C'est ce qui distingue les humains de toutes les autres espèces de la planète - une permanente insatisfaction profondément ancrée à l'égard de l'écosystème dans lequel ils se sont retrouvés. Et le désir de l'adapter à eux, au lieu de s'adapter à lui. Cette démangeaison est à la racine de l'esprit humain.</p> <p><strong>Mark Slouka</strong> - Attends. Je ne suis pas insatisfait par l'écosystème dans lequel je vis. Je crois que ce qui pousse à se brancher sur l'Internet, ce n'est pas tellement cette insatisfaction. Je crois que c'est 2 500 milliards de dollars. C'est l'estimation des sommes que vont dégager ces technologies. ça fait un sacré paquet de fric, et ça va produire le besoin de nous convaincre qu'il faut suivre, qu'il faut acheter ces trucs. Je pense que c'est une des réponses. L'autre est que le monde des réseaux correspond à certains changement culturels qui se sont déroulés sur les deux ou trois dernières générations - l'éclatement de la famille, l'effondrement de la communauté, la dégradation de l'environnement physique. J'ai grandi dans un bled près des Castkills, Putnam Lake. Il a disparu. Tous les endroits que j'ai aimé dans ce monde ont été pavés, recouverts de galeries marchandes, effacés. Je pense que les mondes de remplacements deviennent du coup plus attractifs.</p> <p><strong>Sven Bikerts</strong> - Nous faisons appel à la technologie pour résoudre ce qu'elle a fabriqué.</p> <p><strong>Mark Slouka</strong> - [...] Je crois que la vraie réponse doit être dans le monde physique. Le seul choix que nous avons est de ressusciter nos communautés perdues, de ramener Pinedale et Putnam Lake - de nous aligner maintenant sur la réalité physique, avant qu'il soit trop tard. La réponse n'est pas dans un espace non-physique. La réponse n'est pas la réalité virtuelle. Pourtant, c'est précisément la direction que nous avons prise.</p> <p><strong>Sven Bikerts</strong> - Les deux derniers mots de mon livre sont « Refuse ça ». Peu m'importe de savoir si c'est une proposition de masse réaliste. Je veux dire que, d'un point de vue subjectif, pour moi, c'est ce que mon coeur me dit de faire.</p> <p><strong>John Perry Barlow</strong> - Si tu peux trouver un moyen de le refuser et que ce refus fonctionne pour toi, je pense que tu dois certainement le faire. Je suis pour que chacun puisse choisir, dans la mesure du possible.</p> <p><strong>Sven Bikerts</strong> - Mais je te cite, dans <i>Utne Reader</i> : « ... Dans cinq ans, tous ceux qui lisent ces lignes auront une boîte à lettres sur le réseau, hormis quelques luddistes résolus qui refusent aussi le téléphone et l'électricité. » Alors, voilà le choix que tu m'offres : je peux être un luddiste résolu.</p> <p><strong>John Perry Barlow</strong> - Tu le peux.</p> <p><strong>Sven Bikerts</strong> - Dans ma propre vie, ce qui me semble le plus important, c'est la concentration, l'absence de distraction - un environnement qui engendre la conscience soutenue de l'endroit où je suis, une interaction avec les autres. Je considère que la totalité de cette vague bouleversante, de cette incursion des technologies vise, à bien des égards, à me distraire de cette concentration...</p> <p><strong>John Perry Barlow</strong> - [...] Nietzsche dit que le péché, c'est ce qui sépare. Et je pense que l'information, telle qu'elle a été utilisé d'abord par les médias audio-visuels, et dans une large mesure par les grandes institutions, a séparé les êtres humains du genre d'interactions que nous sommes en train d'avoir dans cette pièce... Il y a une grande différence entre l'information et l'expérience. Ce dont tu parles, Sven, c'est de l'expérience. C'est la substance de l'âme. Mais si nous devons retourner à un monde expérimental qui ait de la substance, de la forme et du sens, nous devons passer par l'information pour y arriver.</p> <p><strong>Sven Bikerts</strong> - [...] Mais ce que les câbles transmettent, ce n'est pas la substance de l'âme. Ce sont des données. La capacité suprême de cette technologie particulière des puces à silicone, c'est de pouvoir transmettre des unités binaires d'information. Et donc, au fur et à mesure qu'elle s'empare du monde, elle privilégie ces unités d'informations. Si c'était les données de l'âme qui passe par les câbles, ce serait différent. Mais ce n'est pas le cas.</p> <p><strong>Kevin Kelly</strong> - J'ai expérimenté la transmission des données de l'âme à travers le silicone. Tu pourrais bien être surpris par la quantité de données de l'âme que nous aurons dans ce nouvel espace. C'est parce que ce qui se passe en ce moment est plus excitant que ce qui se passait voilà dix ans. Ecoute, les ordinateurs, c'est fini. Tous les effets que tu imagines viennent des ordinateurs isolés. Ce dont nous sommes en train de parler, ce n'est pas d'une révolution des ordinateurs, mais d'une révolution de la communication. L'idée que le monde que nous sommes en train de construire diminue la communication est entièrement fausse. En fait, il la stimule. Il permet toutes sortes de nouveaux langages. Sven, il y a dans ton livre l'idée que la lecture est le moyen le plus élevé pour une âme de découvrir et d'approfondir sa vraie nature. Mais dans l'expérience des réseaux informatiques, il n'y a rien qui l'exclue. A un moment, dans ton essai sur l'expérience de la lecture, tu poses la question : « Où suis-je quand je suis plongé dans un livre ? » Eh bien, voilà la réponse : tu es dans le cyberspace. Voilà précisément où tu es. Au même endroit que quand tu es au cinéma, ou quand tu es au téléphone, au même endroit que quand tu te branches sur les réseaux.</p> <p><strong>Sven Bikerts</strong> - Ce n'est pas du tout pareil. L'argument est très séduisant : « Oh, ce n'est qu'un mot. Un mot sur l'écran, ou sur une page. La même chose. » [...] Quand on incise un mot sur une pierre tombale, on n'écrit pas seulement un mot, on écrit un mot gravé sur une tombe. De même pour les livres, et pour l'écran. Le médium compte parce qu'il délimite un domaine de sensibilité. L'écran ne transporte pas seulement les mots, il dit aussi que la communication n'est rien d'autre que le transfet de bits évanescents sur un écran luisant.</p> <p><strong>John Perry Barlow</strong> - Mais une partie des raisons pour lesquelles je suis raisonablement opitimiste à propos de ces nouvelles technologies, c'est que le mot qui est imprimé sur la page d'un livre doit être mis là par une institution importante. Entre l'auteur et ce mot et le lecteur de ce mot, il y a un énorme organisme de médiation fait d'organisation et de capitaux.</p> <p><strong>Sven Bikerts</strong> - Je ne peux pas le nier.</p> <p><strong>John Perry Barlow</strong> - Et toute cette médiation a un énorme effet sur le mot. Mais entre le mot que je tape dans mon ordinateur et que je t'envoie par le courrier électronique, et le mot qui arrive à ton terminal, il n'y a rien d'autre que la transformation numérique. Il n'y a pas de médiation. C'est aussi intime que si je te murmurais à l'oreille.</p> <p><strong>Mark Slouka</strong> - Mais il me semble que le genre d'écriture qu'on fait dans le média électronique a une sorte d'évanescence. Elle a une absence de permanence. Un livre, au contraire, c'est quelque chose qu'on peut tenir... Quand on lit un livre, il y a une sorte de silence. Et dans ce silence, dans l'intestice entre les mots eux-mêmes, ton imagination a de la place pour se mettre en mouvement, pour créer. La communication sur les réseaux remplit ces espaces. Nous sommes en train de substituer une communication évanescente, éphémère à une autre plus permamente.</p> <p><strong>John Perry Barlow</strong> - [...] La question n'est pas la permanence ou l'impermanence de la chose créée, mais plutôt la relation entre l'acte créateur et le public. La grande différence entre expérience et information, c'est qu'avec une expérience, on peut poser des questions interactivement, en temps réel. Sven, comme tu es assis ici, je peux te poser des questions sur ton livre. Mais comme lecteur, je ne peux pas.</p> <p><strong>Sven Bikerts</strong> - Mais comme auteur, je ne veux pas.</p> <p><strong>John Perry Barlow</strong> - Bon, c'est bien possible. Mais pour éprouver le plus fort sentiment de communication, pour réaliser le maximum d'expérience, en opposition à l'information, je veux pouvoir inter-agir avec la conscience qui est en train de communiquer avec la mienne. Rapidement. Et, dans la mesure où nous sommes en train de créer un espace dans lequel les habitants de la planète peuvent avoir cette sorte de relation de communication, je pense que nous nous éloignons de l'information - à travers l'information, en fait - pour revenir à l'expérience.</p> <p><strong>Sven Bikerts</strong> - Mais ce n'est pas ce que je voulais obtenir en écrivant le livre. Le médium préféré pour moi, c'est le livre sur la page, seul, avec la reconnaissance implicite du fait que je ne serai pas là pour gloser et élucider et me répandre à son sujet. C'est ce qui me pousse, en tant qu'auteur, à trouver le style qui exprimera le mieux mes idées. J'écrirais très différemment si je tapais sur un terminal et si mes lecteurs étaient déjà là à me poser des questions. Ecrire un livre c'est l'art de s'auto-limiter, d'une certaine façon, c'est une auto-sublimation dans le langage, l'expression, le style. Le style est dans une large mesure le produit du médium imprimé. Je ne crois pas, par exemple, que Flaubert aurait pu écrire sur un écran comme il l'a fait sur le papier. Dans le mouvement vers la communication en réseaux, l'aspiration au genre de style qui recherche une espèce de permanence, symbolisée par des mots immobiles sur une page, disparaît. D'accord, c'est pas grave, sauf que je crois aussi que je langage c'est le miracle de notre évolution. C'est notre merveille. Si nous devons nous engager dans l'univers, le comprendre et le pénétrer, ce sera à travers un langage toujours plus raffiné. L'écran est un outil d'aplatissement linguistique.</p> <p><strong>John Perry Barlow</strong> - Tu dis que le propre du langage est d'évoluer. Il me semble que cette évolution se déroule plus facilement et mieux dans un environnement ouvert, non contraint que dans un environnement contraint.</p> <p><strong>Sven Bikerts</strong> - Mais le langage est ce qui nous communique la subtilité de cette évolution. Nous pouvons bien évoluer sur tous les fronts, mais nous ne nous comprenons que par le moyen du langage. Et je crois que la tendance profonde des réseaux, c'est d'aplatir le langage.</p> <p><strong>Kevin Kelly</strong> - Là, tu as tort. Si tu te branches sur les réseaux, tu verras que le langage, en fait, ne s'aplatit pas, il s'épanouit. Et au point où nous en sommes, l'essentiel de l'évolution du langage, de la richesse du langage, apparaît sur cet espace que nous sommes en train de créer. Quand tu te branches sur le réseau, tu ne vas pas avoir une expérience par le livre.</p> <p><strong>Sven Bikerts</strong> - Mais c'est ce que je veux avoir, une expérience par le livre.</p> <p><strong>Kevin Kelly</strong> - Tu penses que le livre est l'ultime réalisation humaine. Ce n'est pas vrai.</p> <p><strong>Mark Slouka</strong> - Mais il y a un vrai déclin du discours. [...] Je me rends compte qu'on dit des bonnes choses sur le réseau, mais dans une large mesure, ce médium semble encourager la vitesse aux dépens de la profondeur, et la réaction rapide aux dépens de la réflection... Tu signales qu'un des avantages du réseau, c'est que n'importe qui peut publier : c'est un médium gratuit. Il y a quelque chose de très séduisant là-dedans. On peut se passer d'intermédiaire - l'éditeur et l'agent, et tous les autres. Mais quand on ouvre entièrement les écluses, ce n'est pas l'égalité qu'on obtient. Ce qu'on obtient, c'est le blablabla. Ma liste des courses qui aurait autant de valeur que le dernier roman de Cormac McCarthy. Et alors, tu te mets à penser « Bon, peut-être bien que ces intermédiaires avaient un rôle à jouer, tant bien que mal. »</p> <p><strong>Sven Bikerts</strong> - « Je veux ma hiérarchie ! »</p> <p><strong>John Perry Barlow</strong> - C'est toi qui l'a dit.</p> <p><strong>Sven Bikerts</strong> - Je l'ai dit avec des guillemets, mais je l'ai dit.</p> <p><strong>John Perry Barlow</strong> - Il y a beaucoup de blablabla dans la vie, et il y en a beaucoup sur le cyberspace. Mais il y a certaines expressions qui s'élève au-dessus du tumulte. Celles que je connais le mieux, c'est celle que j'ai créée. Quand la femme que j'aimais est morte, l'année dernière, j'ai envoyé par le courrier électronique son éloge funèbre – le petit discours que j'ai fait à ses funérailles – à une soixantaine d'amis. Juste pour leur dire qu'elle était morte et ce que je pensais. L'un d'eux l'a mis dans une boîte aux lettes électronique, l'autre dans une autre, et ensuite, j'ai reçu un mégaoctet de courier de toute la planète – des milliers et des miliers de pages. Des gens que je n'avais jamais vus qui me parlaient de la mort d'un être cher, qui parlaient de ce qu'ils avaient dit avec quelqu'un d'autre. Ce que j'avais écrit s'était auto-reproduit.</p> <p><strong>Sven Bikerts</strong> - Bon, et comme dit le psychologue : « Qu'est-ce que ça t'a fait ? »</p> <p><strong>John Perry Barlow</strong> - ça m'a fait sentir que je n'étais pas seul avec mon chagrin, que je l'avais partagé, par inadvertance, avec le reste de l'espèce. Et mon espèce, d'une manière abstraite, m'avait répondu.</p> <p><strong>Mark Slouka</strong> - Mais la raison pour laquelle tu l'as fait, c'était probablement parce que tu n'avais pas une communauté d'amis autour de toi, un Pinedale, où tout le monde aurait connu la femme que tu aimais et aurait partagé ton chagrin. Et au lieu de t'écrire pôur te dire « Nous sommes navrés, John », ils t'auraient, je ne sais pas, mon Dieu, ils t'auraient serré dans leurs bras.</p> <p><strong>Sven Bikerts</strong> - Ils t'auraient cuit un gâteau.</p> <p><strong>Mark Slouka</strong> - Ils seraient venus frapper à ta porte. Ce que je veux dire, ce n'est pas tu ne peux pas trouver de la compassion et des valeurs communautaires sur le réseau. Non. Mais tu peux les trouver aussi bien, et mieux, dans une communauté réelle. Un des phénomènes que j'ai rencontré sur l'Internet, c'était que les gens mettaient des mots comme <i>grin</i> (sourire un peu forcé), ou <i>smile</i>(sourire) ou <i>hug</i> (serrer dans les bras) entre parenthèses ou dans une note. C'est un code qui veut dire cybersourire, cyberembrassades, cyberbaisers. Mais au fond, ce cyberbaiser, ce n'est pas la même chose qu'un vrai baiser. Au fond, cette cyberembrassade ne va pas avoir le même effet. Il y a une grosse différence.</p> <p><strong>John Perry Barlow</strong> - Oui, il y a une différence. Mais je n'étais pas en manque de chaleur amicale. On m'a beaucoup embrassé durant cette période, et on continue. Ma communauté m'entourait. Je veux dire, ce n'était pas soit l'un, soit l'autre. C'était en plus.</p> <p><strong>Mark Slouka</strong> - Est-ce que tu crois qu'à un certain point, le monde virtuel va fondamentalement remplacer le monde dans lequel nous vivons ? Est-ce que ça va être un espace de remplacement ?</p> <p><strong>Kevin Kelly</strong> - Non, ça va être un espace auxilaire. Il y aura beaucoup de choses qui seront similaires au monde physique et beacoup d'autres qui seront différentes. Mais ce sera un espace qui aura beaucoup des attributs de la réalité que nous aimons – une richesse, un sentiment d'être quelque part, un endroit où être silencieux, un endroit où on peut approfondir.</p> <p><strong>Mark Slouka</strong> - Mais la question que je me pose encore et toujours, c'est : pouquoi ce besoin ? D'où vient ce besoin d'habiter des espaces de remplacement ? Et la réponse qui revient toujours, c'est : pour échapper aux problèmes du monde réel. J'ai parlé avec beaucoup de gens qui entraient dans le réseau en prenant des personnalités fictives. Je veux dire, pourquoi diable faire ça ?</p> <p><strong>John Perry Barlow</strong> - Par avoir des expériences.</p> <p><strong>Mark Slouka</strong> - Pourquoi avoir des expériences ? Parce qu'on est menacé dans la réalité qu'on habite.</p> <p><strong>John Perry Barlow</strong> - Il y a quelque chose de mal à avoir des expériences ?</p> <p><strong>Mark Slouka</strong> - Il y en a si ça distrait des problèmes. Une des personnes que j'ai interviewé était un homme qui, sur le réseau, se faisait passer pour une femme. Il voulait voir ce que c'est d'être une femme et de se faire baiser par un mâle. Il voulait échapper au sexisme, à l'<i>âgisme</i> (rejet des vieux - NdT), au racisme - tous les « ismes » qu'on se trimballe dans le monde réel. Mais au lieu d'affronter ces questions, il les contournait.</p> <p><strong>Kevin Kelly</strong> - Tu as déjà été en Europe ?</p> <p><strong>Mark Slouka</strong> - En Europe ? Oui.</p> <p><strong>Kevin Kelly</strong> - Pourquoi ? Tu as ta propre communauté. A quoi bon aller en Europe ?</p> <p><strong>Mark Slouka</strong> - Parce que je voulais faire l'expérience d'une autre communauté physique. Je souligne le mot <i>physique</i>.</p> <p><strong>Kevin Kelly</strong> - Bon, même si nous sommes des êtres physiques, nous avons une sphère intellectuelle. C'est comme quand on lit un livre, qu'on s'y perd complètement. Pourquoi faire ça ? Est-ce que j'ai besoin d'aller très mal pour me perdre dans un livre ?</p> <p><strong>Mark Slouka</strong> - J'espère que non.</p> <p><strong>John Perry Barlow</strong> - Alors, pourquoi fuis-tu le monde physique pour te réfugier dans un livre ?</p> <p><strong>Sven Bikerts</strong> - D'accord, la réalité, souvent, n'est pas tout. Mais je crois que nous nous sommes éloignés du point central. Si on parlait simplement de ce phénomène comme quelque chose d'intéressant, comme un supplément valable pour ceux que ça intéresse, ça ne me poserait pas de problème. Ce qui m'inquiète, c'est que ça puisse être un événement bouleversant qui ne va pas seulement changer ma vie mais aussi celle de mes enfants. Je ne crois que ce sera seulement secondaire. Je crois que ça va être absolument central... La commuanuté, dans le vieux sens du mot, c'est d'être instantanément reflété. Tu fais signe à Clem, et Clem répond, et tu comprends les termes de ton monde. Maintenant, tu tapes quelque choe à, disons, Kiichi à Tokyo, et ça te revient quelques heures plus tard. Tu es reflété d'une autre manière. Peut-être est-ce parce que je ne suis pas branché sur le réseau, mais il me semble, à moi être humain vivant en 1995, que le signal s'affaiblit. Je trouve que, de plus en plus, je passe mes jours dans cette espèce d'êtrange paysage. Les gens se sont repliés sur leurs maisons, et les ombres tombent. Tu entres dans un magasin, et l'employé ne te regarde pas, il est occupé à enregistrer les codes barres. Et tu multiplies ça des milliers de fois : médiation, médiation, médiation. Je veux une fin à la médiation. Et je crois pas que je puisse percer la membrane en me branchant sur les réseaux.</p> <p><strong>John Perry Barlow</strong> - Sven, toi et moi, nous sommes en accord complet, absolu, là-dessus. Mais l'appareil aliéant que je vois dans la société, c'est le média audio-visuel, la télévision en particulier. Je veux dire, la raison pour laquelle les gens sont hermétiquement enfermés dans leurs maisons, c'est parce qu'ils vénèrent le sein de verre de la peur, qui leur dit que le monde est trop effrayant pour sortir.</p> <p><strong>Mark Slouka</strong> - Il me semble que nous devons garder un équilibre. En ce moment, il me semble que la balance penche en faveur de la technologie virtuelle, de la réalité virtuelle, des mondes médiatisés, et que cette médiation est dangereuse aussi bien culturellement que politiquement. Culturellement, ça nous sépare les uns des autres. Politiquement, c'est la porte ouverte à la manipulation. On peut manipuler la réalité beaucoup plus facilement quand je suis branché sur le réseau que dans un face à face. Alors, la réponse est d'être prudent, de jeter un regard sélectif sur ce que nous perdons en chemin, de discuter de ce qui se passe.</p> <p><strong>Kevin Kelly</strong> - Et une fois que tu as discuté, qu'est-ce que tu fais ?</p> <p><strong>Mark Slouka</strong> - Ma réponse, pour citer Sven, c'est « refuse ça ».</p> <p><strong>John Perry Barlow</strong> - Et tu peux toujours le faire. Tu peux toujours être aussi conservateur que tu veux.</p> <p><strong>Mark Slouka</strong> - En général, c'est pas le mot qu'on emploie en parlant de moi, mais je veux bien.</p> <p><strong>John Perry Barlow</strong> - Mais en fait, c'est ce que tu es. Nous sommes tous, à cette table, de vieux hippies. Il y a deux genres de vieux hippies, maintenant, et ton genre à toi est actuellement le plus répandu. Ce que je trouve désespérément fréquent chez ces gens qui jusque-là voulaient changer le monde, c'est une sorte de conservatisme obtus qui aurait fait honte à leurs parents.</p> <p><strong>Sven Bikerts</strong> - Mais pour moi, changer le monde, ce n'est pas ça. Il y avait un esprit de transformation du monde qui reconnaissait précisément l'effet insidieux des phénomènes de masse, des énormes agences gouvernementales, de la technologie. Tu vois, le retour à la terre. C'était un mouvement communautaire. Et je vois que les gens qui se sont branchés sur le réseau comme des personnes qui ont pris position contre ce vieil esprit.</p> <p><strong>John Perry Barlow</strong> - La raison pour laquelle je me suis intéressé à tout ça, c'est parce que, au contraire de beaucoup de vieux hippies, j'ai fait le retour à la terre. Et au bout de 17 ans, j'ai reconnu des tendances historiques contre lesquelles personne ne peut rien, pas plus que les Indiens ne pouvaient faire quelque chose contre les tendances historiques qui changeaient leurs sociétés. Et j'ai pensé, bon d'accord, mais comment préserver les valeurs qui comptent à mes yeux ? Y a-t-il un contexte dans lequel ces valeurs pourraient être entretenues ? Y a-t-il un moyen de démanteler le pouvoir de ces grandes firmes ? Et ma réponse, c'est qu'il semblait bien que le réseau pourrait avoir des potentialités dans ce sens.</p></div> <div class='rss_ps'><p>Copyright © 1997 les auteurs et <i>Harper's Magazine</i>. Extraits d'un débat publié en 1997 (?) par <i>Harper's Magazine</i>. Traduit de l'anglais, annoté et coupé par Gobelin le Mordicant.</p> <p>John Perry Barlow, un des fondateurs de l'Electronic Frontiers ; Sven Bikerts, auteur de <i>The Gutemberg Elegies : The Fate of Reading in an Electronic Age</i> (Les élégies de Gutemberg : Destin de la lecture à l'âge électronique) ; Kevin Kelly, directeur adjoint du magazine <i>Wired</i>, auteur de <i>Out of Control : The Rise of Neo-biological Civilization</i> (Incontrôlable : essor de la civilisation néo-biologique) ; Mark Slouka, auteur de <i>War of Worlds : Cyberspace and the Hi-tech Assault on Realitty</i> (Guerre des mondes : le cyberspace et l'attaque de la haute technologie conte la réalité).</p></div> De l'intérêt particulier des sans-papiers à l'intérêt général de l'immigration /article63.html /article63.html 2002-09-25T14:58:22Z text/html fr Mogniss H. Abdallah <p>Durant l'été des sans-papiers de Saint-Bernard, on en a oublié les banlieues, comme si l'opération Ville-Vie-Vacances (ex-Opération anti-été chaud) avait comme par enchantement, tout réglé. Les jeunes des cités sont 700 000 à avoir profité de vacances sur mesure, laissant à d'autres le soin de parler à leur place quant à leurs réactions vis-à-vis du mouvement des sans-papiers.</p> - <a href="/rubrique12.html" rel="directory">Immigration et xénophobie d'Etat</a> <div class='rss_texte'><p>Durant l'été des sans-papiers de Saint-Bernard, on en a oublié les banlieues, comme si l'opération Ville-Vie-Vacances (ex-Opération anti-été chaud) avait comme par enchantement, tout réglé. Les jeunes des cités sont 700 000 à avoir profité de vacances sur mesure, laissant à d'autres le soin de parler à leur place quant à leurs réactions vis-à-vis du mouvement des sans-papiers. Sous le titre « Les beurs pas du tout solidaires », le quotidien <i>France Soir</i> du 14 août 1996 publie une édifiante interview d'un certain Rachid Kaci, président de l'association Démocratia (Hauts-de-Seine). A la question de savoir « quelle est l'attitude des jeunes des cités vis-à-vis des sans-papiers de Saint-Bernard », il répond : « d'abord, la plupart sont en vacances. Mais ceux qui restent ne se sentent pas du tout solidaires de ce mouvement. On ne les voit pas dans les manifestations de soutien. Ils ont une position très ferme : « soit on leur donne des papiers s'ils y ont droit, soit ils foutent le camp. » Ce qu'il faut comprendre c'est que, pour les immigrés entrés en France légalement, cette affaire est extrêmement préjudiciable. Lorsque l'immigration irrégulière est combattue, et elle doit l'être, les personnes en règle sont constamment en butte à des contrôles et elles en ont marre ! » Le même Rachid Kaci récidive dans une tribune du <i>Figaro</i> daté du 1er octobre, en réclamant « intransigeance » et « fermeté » pour « réussir l'intégration des populations d'origine étrangère déjà installées sur notre territoire ».</p> <p><strong>Les « Pasqua boys » et la chasse aux « clandestins »</strong></p> <p>Des beurs qui en appellent à la répression policière contre les « clandestins » pour contenir leur ras-le-bol du chômage et de l'insécurité, voilà une situation de « front renversé » bien caustique. On pourrait douter de la représentativité de ce Rachid Kaci, connu pour être un de ces « Pasqua boys » qui roulent pour le président du conseil général des Hauts-de-Seine, et s'interroger sur sa facilité d'accès à une certaine presse. Il n'en demeure pas moins que l'immigré de la rue en situation régulière, quelle que soit son pays d'origine, son âge et son sexe, partage majoritairement cet avis, reflet du complexe de « petit blanc » pour qui le dernier arrivé se doit de fermer la porte derrière lui pour garder propre la maison France.</p> <p>L'argument le plus fréquent, « il n'y a déjà plus assez de place pour nous » rappelle le fameux « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde » de Michel Rocard, et, surenchère aidant, pas question même d'en accueillir ne serait-ce qu'une partie. Décliné sur un mode parfois très agressif, il renvoie à l'imaginaire du « beauf » immigré pour qui le clandestin, c'est avant tout le « blédard », le faux touriste qui débarque pour profiter, sans égards pour tous les efforts consentis par les vrais travailleurs immigrés afin de gagner un droit de cité dans la société d'accueil. Le réfugié politique attire aussi la vindicte populaire immigrée dans la mesure où il bénéficie d'une protection sociale spécifique liée à son statut, ce qui amène beaucoup d'immigrés à approuver les mesures de restriction des droits des réfugiés, notamment celui de travailler.</p> <p>Ils véhiculent ainsi l'idée ambiante de « faux réfugiés politiques », de réfugiés écononomiques qui viennent en vicelards les concurrencer sur leur marché du travail. Ce ressentiment est partagé aussi bien par les lascars les plus précarisés et leur famille que par les jeunes au profil professionnel yuppie. La concurrence sur les chantiers entre travailleurs « clandestins » et jeunes des quartiers qui revendiquent des emplois de proximité est connue. On a pu s'en apercevoir à l'occasion des travaux du grand stade de France à Saint-Denis, tout proche des cités des Francs-Moisins ou des 4 000 à la Courneuve. L'installation des ateliers de confection turcs et asiatiques travaillant pour le Sentier ou Tati dans les appartements des cités provoque la colère des habitants, notamment des femmes qui revendiquent les mêmes compétences et s'insurgent contre les tracasseries administratives quant à leurs propres projets de couture familiale jugées trop liés à l'économie informelle.</p> <p>Les buppies (black ou beur urban professionnals), eux, contestent aux réfugiés, aux étudiants étrangers et aux sans-papiers, les places qu'ils obtiennent dans l'enseignement, la santé, les cabinets d'affaire ou les médias, en critiquant le favoritisme lié à la mauvaise conscience de l'occident qui exprime ainsi une solidarité corporatiste de circonstance pour des gens venus d'ailleurs et ne connaissant rien aux réalités françaises. Obnubilés par les freins multiples à leur carrière, les buppies dénoncent à travers les réfugiés ce qu'ils perçoivent à juste titre comme un racisme pernicieux : les élites du bled en fuite sont utilisées un temps, mais elles seront éjectées au gré de l'actualité, participant entretemps à la précarisation de l'ensemble de la profession et bloquant l'ascension sociale des gens issus de l'immigration régulière et permanente. Cette rivalité est particulièrement vivace parmi les Algériens. Les journalistes par exemple, ont eu l'honneur des médias français, et ont cru pouvoir s'intégrer dans les grands journaux ou à la télévision. Ils sont quelques centaines à s'être réfugiés en France depuis la guerre civile en Algérie.</p> <p><strong>Quand les réfugiés politiques snobent les réalités sociales de l'immigration</strong></p> <p>Ce thème étant plus porteur que l'immigration, producteurs et éditorialistes se sont emparés de la question et ont effectivement recruté quelques réfugiés. Reportages, numéros spéciaux et émissions leur ont été confiés. Mais cet intérêt médiatique n'a pas duré et les professionnels algériens galèrent aujourd'hui à la limite de la survie. Entretemps, les émissions concernant l'immigration ont été enterrées. L'inconscient collectif français considère que l'Algérie et l'immigration, c'est kif-kif. On notera en revanche que les professionnels du bled ont, au-delà de leur situation spécifique, soigneusement évité de se mêler des réalités sociales de l'immigration en France. Cette attitude a surtout pour motivation la préservation illusoire de leur propre statut social autrefois privilégié, mais elle renvoie des jeunes des banlieues l'image négative de délinquants et de minables, voire d'intégristes en puissance. Avec l'affaire Khaled Kelkal, ils ont dû être servis ! Il y a bien sûr des exceptions : dans son film « Salut Cousin », le cinéaste algérien Merzak Allouache réfugié en France ouvre le débat sur la relation entre jeunes algériens d'ici et de là-bas, en recherchant à travers des regards croisés les points de convergence et de divergence entre des gens censés constituer malgré tout une même et grande famille...</p> <p>La stigmatisation du « clandestin » prend souvent des dimensions racistes inter-communautaires : en Alsace, des Marocains s'en prennent aux Turcs « qui pourrissent la jeunesse et le quartier avec la drogue. » A Barbès, « les trabendistes algériens fagocytent le bazar et les Noirs apportent le sida, maquent la prostitution et maraboutent les femmes » ; « les Chinois nous envahissent », se plaignent des Juifs Tunisiens de Belleville ou des Beurs de la banlieue Sud... Ces fantasmes dégénèrent parfois en violences, comme ces « chasses aux dealers » aux motivations troubles qui finissent par se transformer en ratonnades contre les clandestins.</p> <p>Pour parfaire le tableau de l'antagonisme entre les « clandestins » et les banlieues, une nouvelle idée se fraie son chemin : pour assécher le marché du travail au noir, pourquoi ne pas offrir aux chômeurs, aux jeunes, aux étudiants et aux RMistes les emplois précaires aujourd'hui occupés par les clandestins ? La proposition, qui émane de Patrick Weil, ex-conseiller à l'immigration du PS, figure en toutes lettres dans un document de nov. 1995 pour la fondation Saint-Simon intitulé « Pour une nouvelle politique d'immigration. » Dans la même veine, Fabien Oaki, PDG des magazins Tati, s'en prend dans une interview au <i>Figaro</i> du 17 septembre 1996 à l'hypocrisie ambiante : « On fait travailler des Chinois alors que des milliers de jeunes de banlieue traînent toute la journée sans rien faire. J'avais fait une proposition de zone franche au ministère de l'intérieur pour créer des ateliers de textile en banlieue. Elle est restée lettre morte. » Partie remise ?</p> <h3 class="spip">La « bonne image » des sans-papiers africains...</h3> <p>A contrario, l'affaire des sans-papiers de Saint-Bernard a donc mis en évidence un comportement légitimiste d'une partie de l'immigration régulière, adhérant par réflexe défensif au discours dominant sur l'intégration et cherchant à faire oublier, ou du moins à minimiser, son altérité. N'est-ce pas ainsi, par exemple, qu'il faut comprendre le silence des instances musulmanes ? Ces dernières, qui ont déjà du mal à se défaire de la suspiscion occidentale de duplicité avec les islamistes - entendez « terroristes », ne veulent surtout pas d'amalgame avec les clandestins. A l'exception de quelques associations comme « Une Chorba pour tous », de Jeunes Musulmans et quelques prêches dans les mosquées des caves, il n'y a guère eu de gestes de solidarité envers les sans-papiers africains, pourtant musulmans pratiquants dans leur grande majorité. A la décharge des associations musulmanes, il est nécessaire néanmoins de rappeler le choix délibéré des sans-papiers d'occuper des églises chrétiennes et non des mosquées, pour ne pas prêter le flanc à l'amalgame clandestin=musulman, et surtout pour ne pas passer pour des « intégristes » auprès de l'opinion publique. Cette attitude participe de la construction de la « bonne image » sur laquelle il faudra revenir, car elle renvoie symétriquement à la « mauvaise image » publique de l'immigration qui se construit sur la diabolisation et le rejet des clandestins et des musulmans [<a href='#nb1' class='spip_note' rel='footnote' title='Parmis les heureuses exceptions, le Centre culturel musulman de Montreuil a (...)' id='nh1'>1</a>].</p> <p>Cependant, l'action des sans-papiers a aussi révélé de surprenantes contradictions au sein du mouvement issu de l'immigration, y compris dans ses franges réputées radicales. Des militants d'origine maghrébine affirment que la surmédiatisation de l'affaire Saint-Bernard a pour but de détourner l'attention des vrais problèmes, comme le chômage ou l'exclusion dans les banlieues, et tournent en dérision une « mascarade humanitaire » pour faire pleurer dans les chaumières qui réduirait le soutien aux immigrés à une quête de biberons et de couche-culottes.</p> <p>« Par rapport au mouvement actuel des sans-papiers, bien qu'il soit parti des foyers de Montreuil, auto-organisé, nous constatons qu'il a subi et subit toujours les pesanteurs néfastes des associations qui ont pignon sur rue, pour le récupérer, le diriger ; et que la bataille de « représentativité » entre celles-ci est sans merci », affirme Hamouda Hertelli du MIB (Mouvement de l'Immigration et des Banlieues), dans <i>Flash alternative</i> de novembre 1996. Le MIB a proposé aux sans-papiers plusieurs rencontres afin de discuter de comment constituer un rapport de force pour retrouver l'autonomie à partir d'une alliance avec les citoyens actifs et solidaires de l'immigration et des banlieues. Les sans-papiers ont choisi de se rabibocher avec « la mafia de la main jaune » (SOS Racisme) et d'autres grosses pointures de l'anti-racisme ou du monde caritatif français. « Nous n'avons rien à voir avec ces gens-là », répètent les militants du MIB. De leur côté, ils assurent la « méga-permanence » juridique à la Maison de l'Immigration rue de Montreuil, où ils traitent indistinctement depuis deux ans « bons » et « mauvais » dossiers, dont de nombreux sans-papiers. Ils hébergeront aussi un temps la permanence du « troisième collectif » parisien.</p> <p><strong>... et l'image des immigrés « qui fait peur ».</strong></p> <p>Derrière l'instrumentalisation des sans-papiers par les associations et par les personnalités du tout-Paris, ils dénoncent une nouvelle opération « bonne conscience » consistant à fournir assistance et protection à de « pauvres Africains », « bons travailleurs » qui demandent juste le droit de vivre en famille, et qui récusent toute image de délinquance. La plupart des médias, tout comme des personnalités tel Stéphane Hessel, porte-parole du collège des médiateurs, ont effectivement relayé ce type d'image positiviste, quasi-angélique, de personnes qui ont une famille, un travail, un logement, qui ne sont ni polygames ni délinquants, et paient leurs impôts, pour rendre les sans-papiers plus sympathiques à l'opinion publique. D'après Stéphane Hessel, les sans-papiers de Saint-Bernard « ont été très habiles, dans leur manière de présenter leur situation, de dire : nous ne sommes pas des clandestins, nous ne sommes pas des polygames, nous ne sommes pas des délinquants, nous sommes de « bons étrangers » et nous voulons jouer un rôle constructif dans ce pays. » « Ces gens-là se sont ensuite révélés désireux de rester en France dans des conditions régulières, c'est-à-dire de fuir l'irrégularité pour obtenir des papiers. Ils ont fait alors preuve de beaucoup de courage en manifestant avec calme, en proclamant constamment leur attachement à la France, à la République, à la liberté, aux droits de l'homme : ils ont donc forcément, dans le pays, une image différente de celle de l'immigration clandestine, délinquante, quelquefois polygame, qui fait peur à la population française. » (in <i>Hommes et Migrations</i>, n°1202, oct. 1996). Quand Stéphane Hessel parle ainsi en lieu et place des sans-papiers, il dit exactement ce que les Français veulent entendre, ou pour être plus précis, ce que lui veut entendre et faire entendre aux Français. Or ce faisant, il participe de cette politique de « front renversé » décidemment en vogue, qui n'a pas échappé à France Soir : « L'affaire de Saint-Bernard illustre de façon flagrante le fossé qui existe entre des personnes entrées clandestinement qui veulent travailler sur notre sol et ne posent, à priori, pas de problèmes d'intégration et ceux qui, ayant la nationalité française, créent dans les banlieues des zones de non-droit »(France-Soir op. cité). Ce type de stigmatisation perfide des jeunes des banlieues contraste avec la volonté affichée par ailleurs de promouvoir la poussée intégrationniste revendiquée par certains beurs et appuyée par leurs ministres de tutelle, MM Raoult et Gaudin. En contre-partie de l'allégeance des Beurs sur le thème « nous ne sommes pas des immigrés, nous sommes des Gaulois » (cf. « Zaïr le Gaulois » de Z. Keddadouche, Azzouz Begag, etc.), le gaullisme social et assimilationniste concède en pleine affaire des sans-papiers la nécessité de recourir à la « discrimination positive » pour mieux intégrer l'immigration régulière, propose de sévir contre les boîtes racistes et enfin suggère d'accélérer les procédures de naturalisation.</p> <h3 class="spip">La participation des immigrés résidents au mouvement des sans papiers</h3> <p>Les immigrés en situation régulière n'ont pas tous été absents du mouvement des sans-papiers. Très tôt, des individualités issues de l'immigration se sont engagées à titre personnel auprès des sans-papiers, à Saint-Bernard et ailleurs, avec ou sans l'aval des associations auxquelles ils participent. Soit parce qu'ils étaient déjà engagés dans des actions pour la régularisation de parents d'enfants français, de jeunes scolarisés, de sans-logis ou de maîtres auxiliaires menacés d'expulsion, pour l'accueil des réfugiés algériens, rwandais, bosniaques etc... ce dans le cadre d'associations issues de l'immigration ou d'organisations sociales et politiques françaises luttant contre l'exclusion. Soit par sentimentalisme, tant l'émotion était forte autour de l'errance urbaine des Africains de Saint-Ambroise et des grèves de la faim, qui ont rappelé aux anciens leurs premiers fait d'armes pour obtenir des papiers. L'action spectaculaire des sans-papiers a donné un coup de fouet qui a secoué le marasme, voire le défaitisme ambiant. Tout le monde en convient. Certaines associations en ont profité pour essayer de se remettre en selle, comme une partie de celles qui composaient l'ex-CAIF (Conseil des associations immigrées de France) [<a href='#nb2' class='spip_note' rel='footnote' title='A Paris l'ATMF (Marocains) a essayé de faire prévaloir sa (...)' id='nh2'>2</a>].</p> <p>Sur le terrain, les associations ont participé à la mise en place des collectifs et ont contribué aux caravanes départementales aux côtés des soutiens. A Nanterre-Colombes dans les Hauts-de-Seine, sans-papiers, immigrés résidents et citoyens actifs ont fait cause commune pour ouvrir la première « Maison des sans-papiers » en plein milieu d'un quartier populaire, les Fossés-Jean. Le 12 septembre 1996, journée nationale d'action de la Coordination nationale, ils ont occupé juste en face du centre Leclerc une grande maison de quartier désaffectée, qui aurait été dans le temps une usine à...papier ! Les permanences juridiques s'y tiendront désormais, ainsi que des sessions de formation pour les autres collectifs de l'Ile-de-France. Des sans-papiers devraient s'installer-là, pour y créer une nouvelle convivialité. Afin de s'ouvrir sur le quartier, très populaire, où le FN fait dans le secret de l'isoloir autour de 18%, l'idée est lancée de transformer ce lieu en forum quasi-permanent de rencontres, de débats et de fêtes. Cependant, les relations avec les jeunes et les habitants du quartier ont été tendues dès le départ. Ces derniers ont commencé par dénoncer l'occupation d'un lieu qu'ils estiment leur revenir de droit, et voient d'un mauvais oeil les sans-papiers leur casser la baraque. En effet, les jeunes squattaient clandestinement la maison pour faire leur bizness, le Secours Populaire y organisait une braderie annuelle. Depuis l'arrivée des sans-papiers, ils n'y ont plus librement accès, et ne veulent pas s'arranger avec eux. L'idée que les « clandestins » fassent la loi sur place dépasse leur entendement ! Enfin, ils ne comprennent pas pourquoi les sans-papiers ont ainsi accès à un local qu'ils disent réclamer en vain à la mairie depuis si longtemps. « Y'en a que pour les sans-papiers ! », entend-on à nouveau. La tension est telle que, craignant les bagarres, les sans-papiers s'enferment à clef derrière le portail d'accès, donnant la désolante impression de se barricader. Les velléités d'ouverture se heurtent à la méfiance des sans-papiers vis-à-vis des jeunes perçus comme des « petits cons », mais aussi à une certaine indifférence pour les projets liés au quartier ou à l'immigration en général. Malgré le volontarisme du groupe de Nanterre-Colombes, composé de militants qui ont été très actifs sur le front de l'immigration depuis longtemps, l'élargissement aux questions d'intérêt général a du mal à passer.</p> <p>Plus généralement, si les sans-papiers font de nombreuses apparitions publiques dans des manifestations d'organisations politiques ou syndicales françaises, ils ne se déplacent quasimment jamais pour participer à des initiatives immigrées. Même la lutte des foyers à Montreuil et ailleurs est quelque peu négligée ! Certains ne pourront s'empêcher de voir derrière les opérations de séduction des Français le vieux complexe du colonisé. On pourra leur rétorquer que les associations issues de l'immigration, moribondes, sont devenues des coquilles vides, politiquement improductives et incapables d'indiquer la moindre perspective d'avenir. Otages des subventions publiques qui se raréfient, elles ont même parfois fait preuve de servilité en relayant les demandes du pouvoir, pour inciter par exemple les grévistes de la faim de Saint-Bernard à arrêter leur mouvement. Mais pourquoi s'en réjouir ? Ces associations ont elles encore un rôle à jouer ? La discussion mérite au moins d'avoir lieu, publiquement. Or, les projets de rencontres locales ou nationales entre sans-papiers et associations immigrées ont été maintes fois repoussés, comme s'ils n'étaient pas souhaités. De fait, le mouvement des sans-papiers attend des immigrés qu'ils viennent les rejoindre au fur et à mesure de la dérégulation croissante du statut de l'immigration. Premières victimes des lois Pasqua, les sans-papiers prétendent ainsi constituer la nouvelle avant-garde des immigrés qui montre la voie.</p> <h3 class="spip">La minorisation de la revendication pour la carte de dix ans</h3> <p>Tout à son souci de légitimer l'idée de liberté de circulation, et plus précisemment le droit d'aller et venir, le mouvement des sans-papiers a démontré les effets pervers de la politique de fermeture des frontières, en ce sens qu'elle fixe davantage en France des émigrés qui ont peur de ne plus pouvoir revenir en cas de retour au pays. C'est ainsi qu'ils resteraient ici, malgré eux, quitte à pérenniser une situation sociale et administrative précaire jusqu'au jour où, exaspérés par leur clandestinisation ils décident de sortir de l'ombre pour réclamer des papiers. Mais quels papiers ? Au-delà de l'évidence, c'est-à-dire de papiers pour pouvoir circuler librement sur le territoire français et pour pouvoir travailler, le mouvement des sans-papiers n'est pas explicite sur la question. Même la revendication « des papiers pour tous » ne l'aborde pas centralement. Certains ont bien mis en avant « la carte de dix ans pour toutes et tous » en réponse aux régularisations précaires à coups d'autorisations provisoires de séjour (APS), et plusieurs luttes se sont conclues localement par l'obtention de cartes de dix ans. On remarquera d'ailleurs que ces résultats ont été obtenus là où il y avait une certaine tradition de lutte sur l'immigration, et souvent l'implication d'immigrés résidents comme à Lille ou à Lyon. Le peu de cartes de dix ans obtenues n'est pas seulement le résultat du bon vouloir des préfectures ou d'ordres venus d'en haut, mais aussi une conséquence de son absence comme mot d'ordre fédérateur du mouvement. La coordination nationale elle-même n'y fait pas référence dans ces textes de base pour l'extension du mouvement. Du coup, l'attitude prévalant chez nombre de sans-papiers « régularisés », avec des APS ou des permis temporaires de séjour tamponnés dans leur passeport, est de dire : « c'est mieux que rien. » Certains, auréolés de leur statut mythique de « sans-papiers en lutte », courtcircuitent même tout débat sur la carte de dix ans, comme s'il ne les concernait pas. Les appels à la vigilance au moment du renouvellement des APS et l'exigence d'y associer le droit au travail sont importants comme des étapes intermédiaires, mais risquent de devenir une fin en soi s'ils ne sont pas articulés avec la carte de dix ans et le principe d'un séjour de plein droit. Les sans-papiers risquent ainsi de banaliser bon gré mal gré le principe de papiers temporaires.</p> <p><strong>Le droit d'aller et venir...</strong></p> <p>Ne paye-t-on pas ainsi l'insistance à mettre en avant le droit d'aller et venir sans revendiquer clairement la résidence ? Si la liberté de circulation des hommes et des femmes est un principe de droit fondamental que le mouvement a permi de réaffirmer avec force, le droit d'aller et venir, aussi fondé soit-il, sous-entend une latence quant au projet d'installation, durable à défaut d'être définitif, en France ou en Europe. « Les gens ne se battent pas seulement pour rester, on l'a suffisamment dit », répète Madjiguène Cissé à l'émission <i>Saga Cités</i>, sur France 3, « mais aussi pour un nouvel ordre économique mondial, pas seulement pour rester dans un seul pays, mais pour des rapports Nord/Sud autrement. » La question des rapports Nord/Sud est cruciale et Madjiguène l'a mise en avant avec brio pour expliquer le contexte économique et politique dans lequel se produisent les nouvelles migrations internationales, mais elle ne doit pas minoriser le long combat de l'immigration de résidence pour une nouvelle citoyenneté, c'est-à-dire la pratique de droits culturels, sociaux et politiques liés à cette résidence, et non plus à la condition exclusive de nationalité. Aujourd'hui, une convergence entre sans-papiers et immigrés résidents est plus que jamais nécessaire autour de la résidence volontaire et revendiquée en France. Elle semble d'autant plus théoriquement possible que les sans-papiers, réfugiés ou non, se prévalent désormais davantage de leur vécu social en France. La réalité de cette présence était l'argument premier du mouvement des sans-papiers pour justifier la demande de régularisation collective. Elle doit le rester, et l'argument consolidé au moment où le mouvement a du mal à gérer l'extension aux catégories de sans-papiers autres que les parents d'enfants français.</p> <p><strong>... et la résidence de plein droit</strong></p> <p>Il est impératif de trouver de nouvelles formes d'articulation entre le droit de vivre en famille et la bataille « pour le droit de vivre, tout simplement, y compris pour ceux qui n'ont pas d'attache familiale ici ». Or il semble bien qu'il y ait depuis l'automne 1996, un peu de mou. L'opacité des négociations en coulisse entre les sans-papiers de Saint-Bernard et le gouvernement ne permet pas de savoir sur quoi on négocie exactement. On parle en tout cas de plus en plus de coopération-retour avec les pays d'origine. Des sans-papiers affirment en public que l'Etat français a le droit de décider d'expulser ou de régulariser, mais il doit le faire dans la transparence et le respect de la dignité humaine. Ils ne veulent pas toujours se prononcer sur les lois Pasqua, « ce sont des lois françaises qui regardent les Français. Nous, nous demandons simplement notre droit, c'est-à-dire nos papiers. Ou alors qu'ils nous expulsent tous ! » C'est avant tout une question de dignité, de respect de soi. Cette réaction nous renvoie à l'époque où les immigrés licenciés disaient « donnez-nous nos droits et nous repartirons. » Ainsi, l'opposition aux expulsions semble encore assez confuse. La revendication du retour immédiat des expulsés est brouillée par des affirmations contradictoires imputées aux expulsés, les uns refusant sans ambigûïté de monter dans l'avion, d'autres acceptant plus ou moins passivement leur « destin. » Le mouvement des jeunes issus de l'immigration avait opposé à cette attitude une autre conception, radicale, de la dignité telle que définie par Albert Camus : « la seule dignité de l'homme c'est la révolte tenace contre sa condition. » Ici et maintenant. Lors d'une manifestation, les « double peine » avaient même parodié la résignation en se dirigeant déguisés en bagnards vers le commissariat de Barbès avec pour slogan « On se rend ! »</p> <p>Après le succès de la Marche pour l'Egalité de 1983, le pouvoir a octroyé la carte unique de dix ans. Et si la revendication de cette carte de plein droit n'était pas portée principalement par les jeunes, son aboutissement dans l'intérêt de l'ensemble de l'immigration a démontré son caractère unificateur. Le mouvement beur a dans la foulée embrayé sur l'idée de citoyenneté active qui a embrassé tout le champ social pour l'accès de tous à l'égalité des droits, culturels, sociaux et politiques.</p> <p>Aujourd'hui, les attaques tous azimuth contre l'immigration, symbolisées par les menaces sur la carte de dix ans, sont l'aboutissement logique d'une longue série de remises en cause de son existence même. La droite affiche aujourd'hui le concept d'« immigration zéro », d'autres avant elle ont diffusé l'idée de « la fin des immigrés » (titre d'un livre de Françoise Gaspard et Claude Servan-Schreiber). Il est à cet égard révélateur d'entendre des médiateurs, à l'instar de Jacqueline Costa-Lascoux, récuser la notion d' »immigration » et d'« immigrés » pour leur substituer celles de « migrations internationales » et d'« étrangers » (Cercle de minuit, France 2, sept.96). Heureusement, il y a encore beaucoup d'immigrés qui ne se considèrent pas du tout comme des étrangers, mais bien comme des citoyens d'ici qui revendiquent l'immigration comme une identité positive. Ces immigrés-là ne sont dissolubles ni dans la politique des quotas qui pointe à l'horizon, ni dans « une grande loi de naturalisation ». Ils forment une communauté d'expérience qui, plus elle sera reconnue en tant que telle, mieux elle saura négocier sa place dans ce pays. L'obtention du plein droit au séjour des sans-papiers qui le désirent passe aussi par là.</p></div> <hr /> <div class='rss_notes'><p>[<a href='#nh1' id='nb1' class='spip_note' title='Notes 1' rev='footnote'>1</a>] Parmis les heureuses exceptions, le Centre culturel musulman de Montreuil a accueilli à la fin de l'été les sans-foyers maliens de Nouvelle France expulsés par le Maire et les CRS.</p> <p>[<a href='#nh2' id='nb2' class='spip_note' title='Notes 2' rev='footnote'>2</a>] A Paris l'ATMF (Marocains) a essayé de faire prévaloir sa représentativité, en tant qu'association immigrée, auprès de la coordination régionale. Après le véde Saint-Bernard, elle s'est investie avec l'ATF (Tunisiens) et l'ATT (Turcs), dans le 3e Collectif, oùles associations représentent les communautés par nationalité.</p></div> <div class='rss_ps'><p>Copyright © Mogniss H. Abdallah. Publié dans <i>Sans-papiers. Chronique d'un mouvement</i>, Edition Reflex et Agence IM'media, printemps 1997.</p></div> Pour une redéfinition du concept de « bio-politique » /article61.html /article61.html 2002-09-25T14:32:17Z text/html fr Maurizio Lazzarato <p>Ce n'est plus le « temps de travail » que l'économie de l'information confisque et met au travail, mais le « temps de vie ». Un temps de vie, qui est aussi une définition du politique qui ne renvoie plus à la « biologie » mais à une politique du « virtuel ». Travail et exploitation, mais aussi « auto-valorisation » et « révolution » sont redéployés par cette nouvelle définition de la vie.</p> - <a href="/rubrique14.html" rel="directory">Biopolitique contre biopouvoir</a> <div class='rss_texte'><ul><i>« Une vie ne contient que des virtuels »</i><br> G. Deleuze</ul> <p><strong>1.</strong> Dans un article précédent [<a href='#nb1' class='spip_note' rel='footnote' title='« Le cycle de la production immatérielle » inFutur antérieur, n°16, (...)' id='nh1'>1</a>], nous affirmions que ce n'est plus le « temps de travail » que l'économie de l'information confisque et met au travail, mais le « temps de vie ». Faisons un pas en avant et cherchons à définir le concept de vie [<a href='#nb2' class='spip_note' rel='footnote' title='Il faut considérer ces différents points comme les notes d'un travail (...)' id='nh2'>2</a>]. Foucault nous disait que le capitalisme se caractérise par l'institution de techniques de pouvoir qu'il qualifiait de « disciplinaires » et « bio-politiques ». Tandis que les premières avaient comme objet l'« homme-corps », les secondes investissent l'« homme-espèce ». L'une comme l'autre s'adressent à « la multiplicité des hommes » ; mais tandis que les premières transforment la multiplicité en corps, les secondes s'adressent à « la multiplicité des hommes, mais non pas en tant qu'ils se résument en des corps, mais en tant qu'elle forme, au contraire, une masse globale affectée de processus d'ensemble qui sont propres à la vie, et qui sont des processus comme la naissance, la mort, la production, la malédiction, etc. » [<a href='#nb3' class='spip_note' rel='footnote' title='Foucault Michel, Il faut défendre la société, Gallimard, 1997, p. (...)' id='nh3'>3</a>]. La technique bio-politique « installe les corps à l'intérieur des processus biologiques d'ensemble ».</p> <p>Qu'introduit de nouveau ce temps de vie, impliqué par le post-fordisme, par rapport au concept de vie foucaldien ? Il me semble qu'on peut répondre qu'il introduit non seulement l'inorganique mais aussi et surtout une vie « a-organique ». Et par vie « a-organique », nous entendons fondamentalement « le temps et ses virtualités ». Non pas le temps abstrait, le temps-mesure, mais le temps-puissance, le temps comme « source de création continuelle d'imprévisibles nouveautés », « ce qui fait que tout se fait », selon des expressions de Bergson.</p> <p>Le concept de bio-politique doit comprendre non seulement les processus biologiques de l'espèce mais aussi cette vie a-organique qui est à son origine, comme elle est à l'origine du vivant et du monde. Le capitalisme post-moderne nous l'impose, parce que le « virtuel » (au sens bergsonien, et non selon la vulgate cyber) devient le moteur de la créativité. Un vitalisme « temporel » et non plus seulement « organique », un vitalisme qui renvoie au virtuel et non exclusivement aux processus biologiques.</p> <p><strong>2.</strong> Une première traduction sociologique de cette problématique de la vie a-organique, du temps et de sa puissance constituante, peut être apportée par le concept de « public », tel qu'il apparaît déjà dans la société disciplinaire. Selon Foucault, l'objet de la bio-politique est la « population ». L'hypothèse que l'on pourrait développer est que l'objet de la bio-politique doit comprendre non seulement la « population » mais aussi le « public ». Par public, nous entendons, très simplement, le public de la presse, de la télévision ou des réseaux informatiques [<a href='#nb4' class='spip_note' rel='footnote' title='En réalité, ces dernières mettent en question, comme nous le verrons, le (...)' id='nh4'>4</a>]. Nous retenons le concept de public (« le public est une foule dispersée où l'influence des esprits les uns sur les autres est devenue une action à distance » [<a href='#nb5' class='spip_note' rel='footnote' title='Tarde Gabriel, L'opinion de la foule, Ed. Félix Alcan, Paris, 1901, (...)' id='nh5'>5</a>]) qui figure dans la sociologie de Gabriel Tarde ; entre la fin du XIXème siècle et le début du XXème siècle, en pleine offensive réactionnaire contre les « foules » (le concept de foule exprime la peur que suscite dans la bourgeoisie la naissance du mouvement ouvrier), il écrivait : « je ne peux pas concéder, à un écrivain vigoureux comme Le Bon, que notre époque soit « l'ère des foules ». C'est l'ère du public ou des publics, ce qui est bien différent. » [<a href='#nb6' class='spip_note' rel='footnote' title='Ibid., p. 11.' id='nh6'>6</a>] La généalogie de ce concept est donc directement liée à la nécessité de contrôler les pratiques subversives (anarchistes et syndicales) qui explosent en France à la fin du XIXème siècle [<a href='#nb7' class='spip_note' rel='footnote' title='Il y a une différence évidente entre cette définition du « public » et la (...)' id='nh7'>7</a>].</p> <p>C'est à travers sa présence dans le temps et non dans l'espace que le public se constitue. La subordination de l'espace au temps définit un bloc spatio-temporel qui s'incarne, selon Tarde, dans les technologies de la vitesse, de la transmission, de la contagion et de la propagation à distance. Alors que les techniques disciplinaires se structurent fondamentalement dans l'espace, les techniques de contrôle et de constitution du public mettent au premier plan la question du temps et de ses virtualités.</p> <p><strong>3.</strong> Le concept foucaldien de bio-politique introduit déjà clairement le problème du temps-durée. En effet, considérés en eux-mêmes, les phénomènes qui caractérisent une population « sont des phénomènes qui sont aléatoires et imprévisibles, si on les prend donc en eux-mêmes, individuellement, mais qui présentent, au niveau collectif, des constantes qu'il est facile, ou en tout cas possibles, d'établir. Et enfin, ce sont des phénomènes qui se déroulent essentiellement dans la durée, qui doivent être pris dans une certaine limite de temps plus ou moins longue ; ce sont des phénomènes de série. Ce à quoi va s'adresser la bio-politique, ce sont, en somme, les événements aléatoires qui se produisent dans une population prise dans sa durée. [<a href='#nb8' class='spip_note' rel='footnote' title='Ibid., p. 219.' id='nh8'>8</a>] ».</p> <p>Foucault souligne surtout les caractères biologiques et de pouvoir de ce concept de « population », qui ne peut pourtant pas se constituer ni être saisi indépendamment de certaines séries temporelles. Seul le concept de « public » donne tout son sens à la dimension temporelle que Foucault introduit dans la définition des relations sociales. Ici, renvoyer aux processus biologiques de l'espèce n'aurait pas de sens.</p> <p>Les mécanismes « régulateurs » institués par la bio-politique sont radicalement différents des mécanismes disciplinaires, et renvoient de façon surprenante aux mécanismes de régulation et de production du public. « Dans les mécanismes mis en place par le bio-politique, il va s'agir d'abord, bien sur, des prévisions, d'estimations statistiques, de mesures globales, mais il va s'agir également, non pas de modifier tel phénomène en particulier, non pas tellement tel individu en tant qu'il est individu, mais essentiellement, d'intervenir au niveau de ce que sont les déterminations de ces phénomènes généraux, de ces phénomènes dans ce qu'ils ont de global... Et il s'agit surtout d'établir des mécanismes régulateurs qui, dans cette population globale avec son champ aléatoire, vont pouvoir fixer une moyenne, établir une sorte d'homéostasie, assurer des compensations. » [<a href='#nb9' class='spip_note' rel='footnote' title='Ibid., p. 219.' id='nh9'>9</a>]</p> <p>D'un côté, nous avons une technologie du dressage qui individualise et singularise les corps comme organismes, et de l'autre côté une technologie de la sûreté qui redéploie les corps à l'intérieur de processus d'ensemble. Foucault définit ces processus d'ensemble uniquement en termes biologiques. Pourtant, les « mécanismes bio-politiques » concernent tout autant la constitution du public, qui présente lui aussi certains caractères aléatoires et imprévisibles qui ne peuvent pas être saisis et réglés en dehors de séries temporelles.</p> <p>Si la régulation de la « population » nous conduit à délaisser le couple disciplinaire « individu-masse », le concept de public, lui, nous amène définitivement sur un autre registre. « Les individus sont devenus des « <i>dividuels</i> » et les masses, des échantillons, des données, des marchés ou des « <i>banques</i> ». ». [<a href='#nb10' class='spip_note' rel='footnote' title='Deleuze Gilles, Pourparlers, 1972-1990, Les éditions de Minuit, 1990, p. (...)' id='nh10'>10</a>]</p> <p><strong>4.</strong> La citation de Deleuze nous renvoie explicitement aux techniques de la statistique et du sondage. Pour Gabriel Tarde, la tendance de nos sociétés est bien de « transfigurer tous les groupes sociaux en publics », et de recourir de façon privilégiée à la statistique pour en assurer la régulation. La statistique doit traduire en <i>séries temporelles</i> non pas des données mais des <i>actes sociaux</i> (mourir, naître, acheter, vendre, etc.) et des <i>intensités</i> (les « désirs » et les « croyances ») ; elle parvient alors à exprimer les relations sociales en termes de tendances et de variations, seuls à même de saisir le caractère imprévisible d'un public. Ces actes et ces intensités sont infinitésimaux et moléculaires, conscients et inconscients et constituent des « flux » (des « courants », selon sa définition) et ce, bien au delà de toute distinction entre individuel et collectif. Ils se diffusent par imitation, par contagion et par propagation, au-delà des contacts physiques qui caractérisent une foule [<a href='#nb11' class='spip_note' rel='footnote' title='Nous avons introduit la théorie de Tarde, non seulement parce qu'elle (...)' id='nh11'>11</a>]. Ces actes et ces intensités, à cause de leur nature et de leur nombre, ne sont pas « disciplinables ». Seul un traitement probabiliste peut en assurer la régulation. Nous ajouterons enfin que ces actes sont définis dans le temps et par le temps.</p> <p>Il ne s'agit donc pas, selon Tarde, de dessiner une « cartographie » de la société mais une « courbographie » (néologisme dont la racine est la « courbe » des graphiques) car la première nous donne une image statique de ce qui advient tandis que la deuxième décrit des dynamiques temporelles, des tendances. La statistique doit saisir le social comme événement.</p> <p><strong>5.</strong> Le concept de public (plus encore que la « population ») met en crise les technologies sociales centrées sur l'espace qui assurent la régulation de la multiplicité [<a href='#nb12' class='spip_note' rel='footnote' title='Foucault nous donne des exemples de mécanismes « disciplinaires » et « (...)' id='nh12'>12</a>]. Il apparaît alors que l'enfermement ne peut plus être le paradigme de référence à même de contrôler le « public ». Si le corps peut être réduit à un organisme par le biais de l'enfermement et de la discipline, il n'en va pas ainsi pour le « public ». Le « public » n'est pas un fait social statique et ne peut pas être assimilé à un organisme, c'est une variation, une tendance, un devenir. Il ne pourra pas être « disicipliné » à l'intérieur d'un espace fermé, comme peut l'être une multiplicité lorsqu'elle est « peu nombreuse » (ouvriers, malades, prisonniers). La multiplicité, lorsqu'elle prend la forme du « public », devient à la fois moléculaire et immédiatement collective, elle se développe comme flux, variation, vitesse. En recourant à des lieux d'enfermement, la société réussissait à circonscrire ce qui échappait à l'ordre productif capitaliste, mais, dans le cas du public, les mouvements sont devenus tellement moléculaires et collectifs que ce contrôle n'est plus possible. Le public ne pourra être régulé et contrôlé que dans un espace ouvert ; il faut contrôler les flux en tant que tels à travers les éléments qui les constituent : le temps, la vitesse, l'« action à distance ».</p> <p>Tarde a une intuition géniale quand il dit que le public est la dimension sociologique de l'avenir, justement parce que ce type de regroupement social ne peut être régulé que sous un mode spatio-temporel organisé par des séries temporelles.</p> <p>« Corps », « population » et « public » sont des modes différents de discipline et de régulation qui ne s'opposent pas, ni ne se contredisent, mais qui peuvent s'articuler les uns aux autres. Discipline des corps et régulation des populations ne disparaissent pas mais les modes de contrôle temporel acquièrent une importance extraordinaire. Le virtuel vient ainsi requalifier la bio-politique (toujours au sens bergsonien). Il me semble qu'on peut définir le « public » comme le modèle le plus dynamique et le plus déterritorialisé et donc comme le modèle qui tend à commander et organiser les autres. Le public, en effet, est événement.</p> <p><strong>6.</strong> Nous ne savons pas si la distinction entre « société disciplinaire » et « société de contrôle » est suffisante pour saisir les transformations du capitalisme, une fois que nous introduisons le problème du temps ; une fois que le temps n'est plus seulement la matière-mesure du travail et des marchandises, mais qu'il investit la vie dans sa totalité. En effet, cette distinction risque de ne pas appréhender, à sa juste mesure, la dimension du « spectacle » [<a href='#nb13' class='spip_note' rel='footnote' title='La catégorie « spectacle » nous fait saisir toute la complexité du (...)' id='nh13'>13</a>] dont le concept de « public-opinion », proposé par Tarde, n'en définit d'ailleurs que les prémisses. Le fordisme est incompréhensible (même dans sa simple phénoménologie) si l'on ne prend pas en compte cette dimension. Le fordisme, en effet, parvient à articuler discipline et contrôle bio-temporel en réalisant l'intégration de la triade corps-population-public dans la triade « institutionnelle » usine-welfare-spectacle.</p> <p>Dans l'usine, le taylorisme assimile, sur un mode « scientifique », le corps à un organisme (sa réduction aux schémas moteurs-sensoriels). Le <i>welfare</i> divise et disperse la « population » en différents processus de reproduction, multipliant les figures de l'assujettissement (contrôle et institution de la famille, des femmes et des enfants, de la santé, de la formation, de la vieillesse, etc.). Le spectacle divise et multiplie le public dans un rapport toujours plus étroit entre communication et consommation, reformulant ainsi le « politique ». Dans le fordisme, corps, population, public sont des techniques de régulation et de contrôle orientées vers la constitution de la multiplicité en force de travail. Usine, <i>welfare</i> et spectacle sont des dispositifs qui parviennent à maximiser les <i>forces sociales</i> pour les extraire dans la production.</p> <p>D'un point de vue plus général, on pourrait dire que les techniques disciplinaires, bio-politiques et du spectacle visent à contrôler le « temps » (forme subjective de la richesse) à travers l'institutionnalisation de la division entre « temps de travail » et « temps de vie ». C'est en se fondant sur cette division que l'usine oppose sa productivité à la non-productivité de la société. Les mécanismes bio-politiques, disciplinaires et du spectacle, capturent la force créatrice du temps, « libéré » de toute référence mythique, religieuse ou naturelle, en opposant le temps qui produit de la valeur (temps de travail) au « temps de la vie » (qui du point de vue du pouvoir doit produire du contrôle et de l'assujettissement).</p> <p>Usine, <i>welfare</i> et « spectacle » sont dès lors les institutions qui organisent, codifient et reproduisent cette division du temps.</p> <p><strong>7.</strong> Le fordisme (l'« époque de la grande industrie ») transforme profondément les formes de contrôle et de régulation qui concernent le public. Ici on doit faire référence aux analyses de Walter Benjamin sur le cinéma et l'information, qui peuvent être utilisées comme transition pour passer du concept de « public » chez Tarde au concept situationniste de « spectacle ».</p> <p>Le cinéma, et plus généralement la production culturelle qui dans le fordisme commence à acquérir un caractère de masse, transforme radicalement les modes de perception collective : en particulier, la différence entre auteur et public tend à perdre son caractère unilatéral. « Elle n'est plus que fonctionnelle, elle peut varier d'un cas à l'autre. Le lecteur est à tout moment prêt à passer écrivain [auteur] » [<a href='#nb14' class='spip_note' rel='footnote' title='BENJAMIN Walter, « L'oeuvre d'art à l'époque de sa (...)' id='nh14'>14</a>]. La technique du film, comme celle du sport, suscite la participation du public en tant que « connaisseur », en tant qu'expert. Le public-masse, ce nouvel « expert » qui veut intervenir en tant qu'« auteur », devient le sujet adéquat, tant en matière de réception que de production des oeuvres. Cette transformation du public en « expert », Benjamin a le mérite de la relier aux transformations du travail et à la disparition de la séparation entre travail intellectuel et travail manuel, comme le met en valeur, de manière paradigmatique, la production cinématographique. La constitution de l'ouvrier collectif et celle du public sont les deux faces d'un même processus : l'ouvrier est confronté à la chaîne de montage, et le public, sur un mode similaire, se trouve confronté à des enchaînements d'images. Le travail et la perception sont tous les deux orientés par les dispositifs machiniques.</p> <p>Ce que nous voulons souligner, c'est qu'à la différence des analyses de Tarde, ici, le public et ses instruments de régulation ne produisent pas seulement contrôle et sécurité, mais ils tendent à devenir directement productifs (producteurs de valeurs mais aussi d'autres formes de création et d'innovation collectives).</p> <p><strong>8.</strong> Le concept de public, comme l'ont analysé Tarde et Benjamin, semble se diffuser et occuper une place centrale dans les analyses du post-fordisme. En effet, que le post-fordisme soit considéré en tant que mode de production entraîné et dirigé par l'économie de l'information, ou qu'il soit appréhendé comme la forme de généralisation de la « relation de service », dans les deux cas, il semble que se confirme l'analyse de Tarde selon laquelle « tous les groupes sociaux tendent à se constituer en public ».</p> <p>La forme du travail, les processus d'assujetissement du <i>welfare</i> et la figure du consommateur sont redéfinies par des rapports et des méthodes de régulation, qui renvoient toutes à des modes de gestion du public et non à une discipline ou à une bio-politique. Le travail, la consommation et la vie tendent à devenir des flux (comme disait Tarde) qui revêtent en même temps une forme moléculaire et collective [<a href='#nb15' class='spip_note' rel='footnote' title='Dans le travail, à la limite, on se dirige vers une configuration qui (...)' id='nh15'>15</a>] ; ils se caractérisent de plus en plus par leur « aspect aléatoire » et leur « imprévisibilité » ; ils deviennent des « phénomènes de série » qui doivent être « considérés à l'intérieur d'une certaine durée » et concernent une « multiplicité nombreuse », comme l'écrivait Foucault à propos de la population.</p> <p>Mais, au moment où le « public » s'impose comme la forme générale du rapport social, il entre lui-même en crise, parce que la réversibilité qui s'instaure entre « perception et travail » (public et auteur), comme l'annonçait Benjamin, devient une réalité dans l'économie de l'information. Formes collectives de la perception, formes collectives de la création, renversement du rapport entre auteur et public, rôle actif du spectateur, toutes ces déterminations, en fonction desquelles Benjamin définissait la « production culturelle », deviennent réalité mais dans l'indistinction-réversibilité du travail et de la perception.</p> <p>Les différences entre travail manuel et travail intellectuel, entre auteur et public, entre producteur et consommateur, entre machines qui produisent la valeur et celles qui produisent la perception, entre production matérielle et production sémiotique, sont redéfinies en termes productifs dans l'économie de l'information, qui devient ainsi le modèle paradigmatique et la tendance réelle du développement.</p> <p><strong>9.</strong> L'économie de l'information est la nouvelle machine de capture « des forces et des signes », produit des mouvements de déterritorialisation (comme phénomènes historiques et collectifs), qui en se soustrayant aux codes et aux processus d'assujetissement propres à l'usine, au welfare et au spectacle, défont les vieilles stratifications (de l'organisme, du langage, de la vie) et déterminent de nouveaux agencements collectifs de production de subjectivité.</p> <p>Les mouvements collectifs de déterritorialisation ont contredit, détruit et détourné les formes historiques du travail, qui hiérarchisaient et commandaient l'ensemble du travail social et déterminaient ce qui était productif (le travail ouvrier) et ce qui ne l'était pas (le travail des femmes, des enfants, des artistes, des vieux, etc.). Aux dispositifs d'assujettissement du welfare, orientés vers la reproduction de la force de travail, les mouvements des femmes et des étudiants ont opposé des revendications centrées sur la spécificité propre de chaque mouvement. Et c'est sur la base de ce « rapport à soi » et à partir de processus autonomes et indépendants de subjectivation, que le mouvement des femmes entre en rapport et en conflit avec le pouvoir, et rompt ainsi ce lien de subordination, que le bio-politique avait créé, où la « reproduction » se trouvait soumise à la reproduction économique du travailleur. Au langage qui hiérarchisait et commandait la multiplicité des sémiotiques, sous l'impérialisme du signifiant et du symbolique, la déterritorialisation a imposé la pluralité des flux et des formes de sémiotisation non-humaine et non-conscientisée. Au « spectacle », qui entravait les virtualités d'un « public-expert » et l'empêchait d'intervenir « activement », les mouvements ont opposé de nouvelles formes de communication et de création.</p> <p>En général, nous pouvons dire que les mouvements <i>refusent que le corps soit réduit à un « mécanisme » et à un « organisme », que la reproduction du corps soit assimilée aux processus « biologiques » de reproduction de l'espèce</i>. Pour se libérer de manière positive de ces formes d'assujetissement fordistes, ils produisent des agencements de subjectivité centrés sur le corps et sur le temps (de la vie). Mais un corps qui s'étend du moléculaire au cosmique et à un temps non chronologique.</p> <p><strong>10.</strong> Le post-fordisme articule et développe des changements de paradigme que le concept de « spectacle » avait simplement annoncé. L'indistinction de l'image et de l'objet, du réel et de l'imaginaire, de l'essence et du phénomène, n'annonce pas la « disparition du monde » ni la « fin de l'histoire », mais une conception du réel qui devient de plus en plus artificiel, processuel, virtuel. Les flux qui déstructurent le travail, la vie, le spectacle ne peuvent pas être caractérisés uniquement du point de vue de leur pouvoir de déterritorialisation. Ils doivent aussi et surtout être définis en tant qu'intensité.</p> <p>La déterritorialisation opérée par les mouvements (comme phénomènes historiques et collectifs) à la fin des années soixante, emporte avec elle la distinction entre « temps de travail » et « temps de vie », et libère ainsi le temps de ses « cristallisations » fordistes. Elle défait le temps-mesure et fait émerger un temps-création, le temps-puissance dont les virutalités ne peuvent plus être régulées ni contraintes par la division entre « temps de travail » et « temps de vie ». Le capitalisme doit assumer ce nouveau plan d'immanence temporelle et il doit redéfinir, en fonction de ce temps-puissance, son système de valorisation et d'exploitation.</p> <p>Alors, quand nous disons que le « travail » coïncide avec la « vie », il faut éviter certains malentendus productivistes et vitalistes, car il ne s'agit pas de la subordination d'une catégorie par une autre, mais d'un changement de paradigme qui appelle une redéfinition du travail et de la vie. Le travail s'étend et recouvre la vie ; ce processus ne peut se réaliser sans qu'un changement profond affecte la nature de ces catégories. « Bios » ne peut plus se limiter aux seuls « processus biologiques d'ensemble », de la même façon, le travail ne peut plus être défini en référence à la division entre usine et société, travail manuel et travail intellectuel. Le travail échappe aux tentatives qui sont faites de l'assimiler à un mécanisme sensori-moteur comme la vie échappe aussi à sa réduction biologique. Non seulement, travail et vie tendent vers la réversibilité mais ils sont redéfinis par le « virtuel » en tant qu'ouverture et création.</p> <p><strong>11.</strong> La critique du « travail » doit être aussi une critique du concept de « vie ». Le refus de réduire la vie aux « processus biologiques de reproduction de l'espèce » est un phénomène de la plus grande importance. Une analyse géniale de Foucault montre comment l'émergence du bio-pouvoir a permis« l'inscriptionduracisme à l'intérieur des mécanismes de l'État ». En effet, comment le pouvoir moderne de normalisation pourrait-il exercer le droit ancestral de vie et de mort, dès lors qu'il assume une fonction de développement, de contrôle et de reproduction de la vie ?</p> <p>« Le racisme, c'est la condition sous laquelle on peut exercer le droit de tuer... Bien entendu, par mise à mort, je n'entends pas simplement le meurtre direct, mais aussi tout ce qui peut être meurtre indirect : le fait d'exposer à la mort, de multiplier pour certains le risque de mort ou, tout simplement, la mort politique, l'expulsion, le rejet, etc. » [<a href='#nb16' class='spip_note' rel='footnote' title='Ibid., p. 228-229.' id='nh16'>16</a>]</p> <p>Le racisme permet d'établir entre « ma vie et la mort de l'autre » une relation qui n'est pas d'ordre militaire ou belliqueux, mais de type biologique. Le racisme n'est donc pas la survivance d'un passé archaïque mais le produit de mécanismes étatiques liés aux méthodes les plus modernes et progressistes de gestion de la vie. Le nazisme, qui réalisera totalement « l'extrapolation biologique de la thématique de l'ennemi politique », n'est pas un mal obscur qui soudainement contamine le peuple allemand mais l'extension absolue du bio-pouvoir, qui parviendra à généraliser le droit souverain de tuer (« homicide absolu et suicide absolu ») [<a href='#nb17' class='spip_note' rel='footnote' title='Le grand économiste Kalecki a montré comment les premières politiques du (...)' id='nh17'>17</a>].</p> <p>Lorsque, dans l'après-guerre, le bio-politique est strictement subordonné à la reproduction de la « société du travail », les mécanismes étatiques qui le régulent ne cessent de produire et d'alimenter le « racisme ». La production du racisme est uniquement contrecarrée par les conflits de classe, qui, à l'encontre même des partis de gauche [<a href='#nb18' class='spip_note' rel='footnote' title='Il y a peu de temps encore, le racisme « ouvrier » du PCF, par exemple, se (...)' id='nh18'>18</a>], détournent le bio-politique et lui opposent des processus d'auto-valorisation. Mais, toujours selon l'analyse de Foucault, il faut bien souligner que le « socialisme » (dans le sens marxien du terme : socialisme du travail) produit et reproduit nécessairement le racisme. Cela est particulièrement vrai dans les périodes où l'intégration des institutions du mouvement ouvrier, de l'État et du <i>welfare</i> est la plus forte. C'est le cas des soi-disant pays « communistes » où l'explosion des conflits raciaux et ethniques, après la chute du mur de Berlin, peut être interprétée comme le pur produit d'un bio-politique « ouvrier » sans lutte de classe. Mais c'est aussi le cas de pays où la gauche est parvenue au pouvoir, comme en France, et a recréé les conditions d'un rapport très étroit entre travail, vie et État. Le Pen et les politiques d'immigration ne sont donc pas le produit de la France profonde mais des mécanismes républicains de gestion de la vie. Mais, c'est le cas aussi de l'Europe, qui en voulant reproduire la « société de l'emploi », crée une situation où elle se vit comme assiégée de l'intérieur et de l'extérieur par l'immigration (les étrangers). L'idéologie démocratique du « travail pour tous » réactualise « l'extrapolation biologique de la thématique de l'ennemi politique ».</p> <p>Il est donc de la plus grande importance que le bio-politique ne soit pas assimilé à la « reproduction de l'espèce » et à la reproduction de la société de « plein emploi ». Le concept de vie doit être redéfini en fonction d'un temps-puissance, c'est-à-dire en fonction d'une capacité à réorienter les mécanismes du <i>welfare</i> contre l'État et contre le travail. Quand nous parlons d'une vie a-organique qui doit se substituer à la conception d'une vie assimilée aux « processus biologiques d'ensemble », nous nous référons à la nécessité d'inventer des agencements de subjectivité qui correspondent à ce temps-puissance.</p> <p><strong>12.</strong> Travail et vie ne sont pas définis par l'économie et le bio-politique mais par une nouvelle dimension de l'activité, qui requalifie le « produire » et le « reproduire de l'espèce » à partir d'une conception du temps-puissance. Aux formes d'assujettissement de type fordiste (formes du travail, du <i>welfare</i> et du spectacle), les mouvements opposent des agencements de subjectivité « ordinaires », qui se définissent par leur capacité à « affecter et à être affecté ». La déterritorialisation permet de se défaire des formes de travail, de vie et de langage qui enferment les forces sociales dans les impératifs de la valorisation, en promouvant une activité qui se réfère uniquement aux « forces et aux signes, aux mouvements et à la puissance qui les constitue ».</p> <p>Le concept de « bios » est donc redéfini non seulement de manière extensive (il ne s'oppose plus au travail et au « spectacle ») mais aussi de manière intensive en fonction du nouveau plan d'immanence qui caractérise le post-fordisme. Travail et vie sont qualifiés comme affects (par leur capacité d'affecter et d'être affecté), en fonction de leur puissance et de leur intensité et, par conséquent, du temps. Si la perception, la mémoire, l'intellect, la volonté se transforment, selon une intuition de Bergson, en différents « types de mouvement », alors les affects sont également composés de flux, de différentiels d'intensité, de synthèses temporelles. Les forces et leurs affects « se confirment essentiellement dans la durée », au même titre que les phénomènes sociaux (comme le concept foucaldien de « population » nous l'a montré). Les forces et leurs affects sont eux-mêmes des « cristallisations de temps », des « synthèses temporelles » d'une multiplicité de vibrations, d'intensité, de « minuscules perceptions ».</p> <p>Le temps, selon une intuition profonde du marxisme, est la trame de l'être. Mais selon des modalités en rupture avec la <i>capture</i> du temps que réussit l'économie (« le temps de travail », le biologique (« le temps de la vie ») et le « spectacle » (« le temps vide d'un renvoi infini à l'actuel et au virtuel »).</p> <p><strong>13.</strong> L'économie de l'information et ses dispositifs électroniques et numériques peuvent exprimer utilement et de manière empirique cette implication intensive et extensive du « temps » (de la vie). En <i>termes intensifs</i>, les technologies électroniques et numériques donnent consistance (en le reproduisant) à ce nouveau plan d'immanence qui est fait d'intensités, de mouvements, de flux a-signifiants, de temporalités. La perception, la mémoire, la conception entrent en rapport avec le nouveau plan d'immanence tracé par les flux électroniques et numériques. Les technologies électroniques et numériques réalisent (en les reproduisant) la perception, la mémoire, la conception comme autant de mouvements différents, de « rapports entre flux » et de « synthèses temporelles ». De <i>façon extensive</i>, ce sont toujours ces machines qui recouvrent avec leurs réseaux la totalité de la société et de la vie.</p> <p>Les technologies numériques et électroniques organisent matériellement la réversibilité entre corps individuel et pratiques sociales.<i>Le collectif en nous et le collectif extérieur à nous sont interconnectés par le biais de machines</i> qui les traversent et les constituent.</p> <p>Les machines électroniques et numériques fonctionnent comme des moteurs qui accumulent et produisent non plus de l'énergie mécanique et thermodynamique, mais justement cette « énergie » a-organique. Des machines qui cristallisent, qui accumulent, reproduisent et captent le temps de la vie et non plus seulement le temps de travail. Ici, c'est le numérique et non plus la statistique, comme chez Tarde, qui possède la capacité de saisir (de synthétiser) le moléculaire et le collectif, qui caractérise aussi bien la nature que le « social » [<a href='#nb19' class='spip_note' rel='footnote' title='Je me suis largement étendu sur ces thématiques dans Videofilosofia, la (...)' id='nh19'>19</a>].</p> <p>Le numérique permet d'appréhender et de reproduire aussi bien les « petites vibrations » et leur dynamique temporelle, dont l'intensité constitue la vie, que les « actes sociaux », pour nous exprimer comme Tarde, définis non plus comme « faits » mais comme <i>tendances</i> et <i>variations</i>, dont l'extension constitue là aussi la vie.</p> <p><strong>14.</strong> Le concept de vie contenu dans l'expression « temps de vie » renvoie donc tout d'abord à la capacité d'affecter et d'être affecté, à son tour déterminée par le temps et par le virtuel. L'économie de l'information [<a href='#nb20' class='spip_note' rel='footnote' title='Selon l'Observatoire Mondial des Systèmes de Communication, (...)' id='nh20'>20</a>] capture, sollicite, régule et tente de composer ce nouveau rapport entre les « forces et les signes » d'un côté et les dispositifs collectifs organisés <i>à travers des moteurs temporels</i> de l'autre. C'est en ce sens que l'économie de l'information peut être identifiée avec la « production de subjectivité ».</p> <p>Les formes du réseau et du flux expriment en même temps la capacité que possèdent ces dispositifs de saisir, non seulement les formes de coopération et de production de subjectivité, caractéristiques de la nouvelle capacité d'« agir », mais aussi les formes de coopération et de production de subjectivité fordiste et pré-fordiste, qui se reproduisent à l'intérieur de l'économie-monde. A l'instar de la monnaie [<a href='#nb21' class='spip_note' rel='footnote' title='L'argent, en tant que cristallisation du temps, est le premier (...)' id='nh21'>21</a>], ils expriment la nouvelle forme de commandement.</p> <p>L'économie de l'information nous permet de critiquer le concept de travail parce que ce n'est plus son temps mais celui de la vie qui est devenu le moteur des formes de coopération. Il ne s'agit plus seulement du fait que le travail intègre des fonctions de contrôle de la puissance technique, de la science, et des forces intrinsèquement sociales mais il s'agit d'un changement dans sa nature même. C'est le développement de la capacité d'affecter et d'être affecté qui est au fondement des formes de coopération. Les forces intrinsèquement « humaines » (perception, mémoire, intelligence, imagination, langage) et leurs affects sont déshumanisés parce que directement connectés par le biais des machines cybernétiques et électroniques aux flux cosmo-molléculaires et aux dispositifs collectifs. Ces machines déterminent un plan d'immanence dans lequel la séparation entre « perception » et « travail », entre corps et esprit, entre objectif et subjectif, perd son caractère unilatéral et crée les conditions d'un nouveau pouvoir de métamorphose et de création.</p> <p><strong>15.</strong> Le temps de la vie dans le post-fordisme renvoie en premier lieu, non pas aux processus biologiques dont nous parle Foucault, mais à la « machine temps ». Le temps de vie est le synonyme d'une complexité de sémiotiques, de forces et d'affects qui participent à la production de la subjectivité et du monde. Le temps de vie correspond à la multiplicité des « actes sociaux », qui se définissent comme tendances et variations. Le temps de vie, c'est aussi le « devenir minoritaire » de la « subjectivité quelconque » qui ne se définit pas comme totalité mais par la force de sa singularité et sa capacité à se métamorphoser. Le temps de vie, c'est enfin une définition du politique qui ne renvoie plus à la « biologie » mais à une politique du « virtuel ». Travail et exploitation, mais aussi « auto-valorisation » et « révolution » sont redéployés par cette nouvelle définition de la vie.</p></div> <hr /> <div class='rss_notes'><p>[<a href='#nh1' id='nb1' class='spip_note' title='Notes 1' rev='footnote'>1</a>] « Le cycle de la production immatérielle » in<i>Futur antérieur</i>, n°16, 1993.</p> <p>[<a href='#nh2' id='nb2' class='spip_note' title='Notes 2' rev='footnote'>2</a>] Il faut considérer ces différents points comme les notes d'un travail en cours.</p> <p>[<a href='#nh3' id='nb3' class='spip_note' title='Notes 3' rev='footnote'>3</a>] Foucault Michel, <i>Il faut défendre la société</i>, Gallimard, 1997, p. 216.</p> <p>[<a href='#nh4' id='nb4' class='spip_note' title='Notes 4' rev='footnote'>4</a>] En réalité, ces dernières mettent en question, comme nous le verrons, le concept de public.</p> <p>[<a href='#nh5' id='nb5' class='spip_note' title='Notes 5' rev='footnote'>5</a>] Tarde Gabriel, <i>L'opinion de la foule</i>, Ed. Félix Alcan, Paris, 1901, p. VI.</p> <p>[<a href='#nh6' id='nb6' class='spip_note' title='Notes 6' rev='footnote'>6</a>] Ibid., p. 11.</p> <p>[<a href='#nh7' id='nb7' class='spip_note' title='Notes 7' rev='footnote'>7</a>] Il y a une différence évidente entre cette définition du « public » et la définition habermassienne qui est centrée sur le concept de « sphère publique bourgeoise ».</p> <p>[<a href='#nh8' id='nb8' class='spip_note' title='Notes 8' rev='footnote'>8</a>] Ibid., p. 219.</p> <p>[<a href='#nh9' id='nb9' class='spip_note' title='Notes 9' rev='footnote'>9</a>] Ibid., p. 219.</p> <p>[<a href='#nh10' id='nb10' class='spip_note' title='Notes 10' rev='footnote'>10</a>] Deleuze Gilles, <i>Pourparlers, 1972-1990</i>, Les éditions de Minuit, 1990, p. 244.</p> <p>[<a href='#nh11' id='nb11' class='spip_note' title='Notes 11' rev='footnote'>11</a>] Nous avons introduit la théorie de Tarde, non seulement parce qu'elle anticipe le développement des techniques de contrôle et de régulation des « publics », mais surtout parce qu'elle tente d'introduire la « révolution moléculaire » en sociologie. Il y a des similitudes entre le monde physique, chimique et astronomique, qui est constitué uniquement de « répétitions », de mouvements atomiques et de vibrations (« atomes d'un même corps et ondes d'un même rayon lumineux »), et le « monde social » qui n'est fait que de « répétitions », de flux infinitésimaux et moléculaires, d'imitations (imitation sous forme de mode, imitation sous forme de tradition).</p> <p>[<a href='#nh12' id='nb12' class='spip_note' title='Notes 12' rev='footnote'>12</a>] Foucault nous donne des exemples de mécanismes « disciplinaires » et « régulateurs » dans la « cité ouvrière » du XIXème siècle. Les premiers fonctionnent comme « une sorte de <i>police</i> qui s'exerce spontanément par le biais de la disposition spatiale de la ville » et la distribution architectonique des familles (chacune dans une maison) et des individus (chacun à sa place). Les mécanismes régulateurs, au contraire, « concernent la population en tant que telle et déterminent des comportements spécifiques ». Il s'agit de mécanismes liés aux systèmes d'assurance maladie et de retraite, aux règles d'hygiène, à la sexualité et à la procréation, aux soins donnés aux enfants et à la scolarité. Ces mécanismes sont fondamentalement référés aux « pressions que l'organisation même de la ville exerce sur les populations ». Les séries temporelles se trouvent donc subordonnées à l'organisation de l'espace. La cité post-moderne articule différemment, dans ses mécanismes de contrôle, le rapport entre espace et temps, en accordant la priorité au temps.</p> <p>[<a href='#nh13' id='nb13' class='spip_note' title='Notes 13' rev='footnote'>13</a>] La catégorie « spectacle » nous fait saisir toute la complexité du paradigme fordiste et nous amène aussi au seuil d'un autre monde. Le spectacle n'est pas la définition « sociologique » d'un aspect particulier de la société (les média et le public) mais traduit toute la subordination du réel au capital. C'est la raison pour laquelle le rapport entre image et objet, entre concept et réalité, entre vrai et faux, tend à s'inverser. La limite de la théorie de « la société du spectacle » est d'enregistrer ce déplacement uniquement du « point de vue du capital », du « point de vue du spectacle ».</p> <p>[<a href='#nh14' id='nb14' class='spip_note' title='Notes 14' rev='footnote'>14</a>] BENJAMIN Walter, « L'oeuvre d'art à l'époque de sa reproduction mécanisée », in <i>Écrits français</i>, Gallimard, 1991, p. 158.</p> <p>[<a href='#nh15' id='nb15' class='spip_note' title='Notes 15' rev='footnote'>15</a>] Dans le travail, à la limite, on se dirige vers une configuration qui comprend d'un côté, l'« entreprise individuelle » et de l'autre, une socialisation de l'économie-monde toujours plus déterritorialisée et collective. Sociologiquement, ce sont l'intermittence (la précarité, dans la terminologie capitaliste), le mouvement (la mobilité), la métamorphose (la polyvalence), qui définissent en termes temporels l'activité.</p> <p>[<a href='#nh16' id='nb16' class='spip_note' title='Notes 16' rev='footnote'>16</a>] Ibid., p. 228-229.</p> <p>[<a href='#nh17' id='nb17' class='spip_note' title='Notes 17' rev='footnote'>17</a>] Le grand économiste Kalecki a montré comment les premières politiques du <i>welfare state</i> et de la gestion « keynésienne » de la dette publique ont été expérimentées par le nazisme.</p> <p>[<a href='#nh18' id='nb18' class='spip_note' title='Notes 18' rev='footnote'>18</a>] Il y a peu de temps encore, le racisme « ouvrier » du PCF, par exemple, se caractérisait non seulement par une hostilité envers les étrangers en général, mais encore plus spécifiquement envers leur présence dans l'usine (affrontements très durs entre OS maghrébins et ouvriers professionnels français pendant la période fordiste). Ces affrontements (on peut penser à la destruction avec un bulldozer d'un centre d'hébergement pour immigrés, par une municipalité communiste) ne sont pas généralisables à tout le parti ; même s'ils n'ont pas été formalisés dans une ligne politique, ils n'en sont pas moins révélateurs de l'ambiguïté de la politique communiste sur ce terrain.</p> <p>[<a href='#nh19' id='nb19' class='spip_note' title='Notes 19' rev='footnote'>19</a>] Je me suis largement étendu sur ces thématiques dans <i>Videofilosofia, la percezione del tempo nel post-fordismo</i>, Manifesto Libri, Roma, 1997.</p> <p>[<a href='#nh20' id='nb20' class='spip_note' title='Notes 20' rev='footnote'>20</a>] Selon l'Observatoire Mondial des Systèmes de Communication, l'ensemble des industries de l'information (Audiovisuel, Informatique, Télécommunication) représentera 6,3% du PIB mondial en l'an 2000, alors qu'il en représente aujourd'hui 5,7%, soit l'équivalent du marché mondial de l'automobile. Selon le « Conseil des Télécommunications » japonais, en 2010, l'ensemble des technologies de l'information représentera 6% du PIB. A titre de comparaison, l'industrie automobile représentait, en 1990, 4,6% du PIB du Japon. Selon le « World Telecommunications Developement Report » de l'année 1995, « le secteur de l'infocommunication (l'ensemble des télécommunications, de l'informatique et de l'audiovisuel), croît à un taux presque deux fois plus élevé que celui du reste de l'économie. Aujourd'hui, pour chaque millier de dollars gagné ou dépensé dans le monde, 59 concernent directement ou indirectement, l'infocummunication ».</p> <p>Il faut aussi remarquer que la valeur ajoutée dans le secteur n'est pas produite en priorité par les industries de production d'équipements, <i>mais par la production et la gestions de services</i>. Actuellement, par exemple, le marché des équipements de télécommunications totalise 0,39% du PIB mondial et le marché des services 1,83%, soit au total 2,22%. En l'an 2000, en admettant un taux de croissance annuel de la production intérieure brute mondiale de 2,2%, la part relative de chacun de ces marchés dans le PIB mondial sera de 0,4% et 1,97%. Donc plus de 3/4 de la production est assurée par les services.</p> <p>[<a href='#nh21' id='nb21' class='spip_note' title='Notes 21' rev='footnote'>21</a>] L'argent, en tant que cristallisation du temps, est le premier mécanisme de contrôle et de régulation capitaliste qui « permet ou induit certains comportements » à travers des séries temporelles. Il faut peut être comprendre en ce sens l'affirmation de Deleuze selon laquelle « l'homme moderne n'est plus l'homme enfermé mais l'homme endetté ».</p></div> <div class='rss_ps'><p>Copyright © 1997 Maurizio Lazzarato. Article publié dans la revue <i>Futur antérieur</i>, numéro 39-40, éditions Syllepse, septembre 1997.</p></div> Travail immatériel et subjectivité /article60.html /article60.html 2002-06-11T15:25:10Z text/html fr Maurizio Lazzarato - Antonio Negri <p>Si le travail tend à devenir immatériel, si son hégémonie sociale se manifeste dans la constitution du « general intellect », si cette transformation est constitutive de sujets sociaux, indépendants et autonomes, la contradiction qui oppose cette nouvelle subjectivité à la domination capitaliste ne sera pas dialectique, mais désormais alternative.</p> - <a href="/rubrique10.html" rel="directory">Travail immatériel et capitalisme cognitif</a> <div class='rss_texte'><h3 class="spip">Vers l'hégémonie du travail immatériel</h3> <p>Vingt ans de restructuration des grandes usines ont abouti à un étrange paradoxe. En effet, c'est à la fois sur la défaite de l'ouvrier fordiste et sur la reconnaissance de la centralité du travail vivant de plus en plus intellectualisé dans la production, que se sont constituées les variantes du modèle post-fordiste. Dans la grande entreprise restructurée, le travail de l'ouvrier est un travail qui implique de plus en plus, à des niveaux différents, la capacité de choisir entre diverses alternatives et donc la responsabilité de certaines décisions. Le concept d'« interface » utilisé par les sociologues de la communication rend bien compte de cette activité de l'ouvrier. Interface entre les différentes fonctions, entre les différentes équipes, entre les niveaux de la hiérarchie, etc. Comme le prescrit le nouveau management, aujourd'hui, « c'est l'âme de l'ouvrier qui doit descendre dans l'atelier ». C'est sa personnalité, sa subjectivité qui doit être organisée et commandée. Qualité et quantité de travail sont réorganisées autour de son immatérialité. Cette transformation du travail ouvrier en travail de contrôle, de gestion de l'information de capacité de décision qui requièrent l'investissement de la subjectivité, touche les ouvriers de manière différente selon leurs fonctions dans la hiérarchie dans l'usine, mais elle se présente désormais comme un processus irréversible.</p> <p>Si nous définissons le travail ouvrier comme activité abstraite qui renvoie à la subjectivité, il nous faut cependant éviter tout malentendu. Cette forme de l'activité productive n'appartient pas seulement aux ouvriers les plus qualifiés : il s'agit plutôt de la <i>valeur d'usage</i> de la force de travail aujourd'hui et plus généralement de la forme de l'activité de tout sujet productif dans la société post-industrielle. On pourrait dire que chez l'ouvrier qualifié, le « modèle communicationnel » est déjà déterminé, constitué et que ses potentialités sont déjà définies ; tandis que chez le jeune ouvrier, le travailleur « précaire », le jeune chômeur, il s'agit d'une pure <i>virtualité</i>, d'une capacité encore indéterminée, mais qui participe déjà de toutes les caractéristiques de la subjectivité productive post-industrielle. La virtualité de cette capacité n'est ni vide ni a-historique. Il s'agit plutôt d'une ouverture et d'une potentialité qui ont comme présupposés et comme origines historiques la « lutte contre le travail » de l'ouvrier fordiste et, plus près de nous, les processus de socialisation ; la formation et l'auto-valorisation culturelle.</p> <p>Cette transformation du travail apparaît encore de façon plus évidente quand on étudie le cycle <i>social</i> de la production (« usine diffuse », organisation du travail décentré d'un côté et les différentes formes de la tertiairisation de l'autre). Ici on peut mesurer jusqu'à quel point le cycle du travail immatériel a pris un rôle stratégique dans l'organisation globale de la production. Les activités de recherche, de conception, de gestion des ressources humaines, ainsi que toutes les activités tertiaires se recoupent et se mettent en place à l'intérieur des réseaux informatiques et télématiques, qui seuls peuvent expliquer le cycle de production et l'organisation du travail. L'intégration du travail scientifique dans le travail industriel et tertiaire devient une des sources principales de la productivité et elle passe à travers les cycles de production examinés plus haut qui l'organisent.</p> <p>On peut alors avancer la thèse suivante : le cycle du travail immatériel est préconstitué par une force de travail <i>sociale</i> et <i>autonome</i>, capable d'organiser son propre travail et ses propres relations avec l'entreprise. Aucune « organisation scientifique du travail » ne peut prédéterminer ce savoir-faire et cette créativité productive sociale qui, aujourd'hui, constituent la base de toute capacité d'entreprenariat.</p> <p>Cette transformation a commencé à se manifester de manière évidente : au cours des années 70, c'est-à-dire dans la première phase de restructuration, quand les luttes ouvrières et sociales, en s'opposant à la reprise de l'initiative capitaliste, ont consolidé les espaces d'autonomie conquis au cours de la décennie précédente. La subordination de ces espaces d'autonomie et d'organisation du travail immatériel à la grande industrie (« processus de recentralisation ») au cours de la phase de restructuration suivante (émergence du mode de production post-fordiste) ne modifie pas, mais reconnaît et met en valeur la nouvelle qualité du travail. Le travail immatériel tend à devenir hégémonique de manière totalement explicite.</p> <p>Mais cette description sociologique des transformations du contenu du travail est-elle suffisante ? Une définition de cette force de travail comme étant riche de savoir-faire et de créativité dont la valeur d'usage peut être facilement appréhendée par un modèle communicationnel est-elle exhaustive ? En réalité, nous aurons avancé dans la vérification de notre thèse si nous réussissons à définir les conditions sous lesquelles dans le développement de la société post-fordiste :</p> <ul>1) le travail se transforme intégralement en travail immatériel et la force de travail en « intellectualité de masse » (les deux aspects de ce que Marx appelle le « general intellect ») ; <p>2) l'« intellectualité de massé » peut devenir un sujet socialement et politiquement hégémonique.</p> </ul> <p>Pour ce qui est de la première question, des premiers éléments de réponse ont été déjà, en partie, définis par les développements récents de la sociologie du travail et de la science. Il reste maintenant à aborder le deuxième problème.</p> <h3 class="spip">« Intellectualité de masse » et nouvelle subjectivité</h3> <p>Pour répondre à la deuxième questions, nous nous permettons d'introduire ici quelques références aux <i>Grundrisse</i> de Marx.</p> <p>« Le développement de la grande industrie a pour conséquence que sa base, à savoir l'appropriation du temps de travail d'autrui, cesse de représenter ou de créer la richesse. Le travail immédiat en tant que tel cesse d'être le fondement de la production puisqu'il est transformé en une activité qui consiste essentiellement en surveillance et régulation ; tandis que le produit cesse d'être créé par le travailleur individuel immédiat et résulte plutôt de <i>combinaison</i> de l'activité sociale que de la simple activité du producteur ». (<i>Fondements</i>, II, pp. 226-227 ; édition allemande, pp. 596-7)</p> <p>« A mesure que la grande industrie se développe, la création de richesses en vient à dépendre moins du temps de travail et de la quantité de travail utilisée que de la puissance des agents qui sont mis en mouvement pendant la durée du travail. L'énorme efficience de ces agents est, à son tour, sans rapport aucun avec le temps de travail immédiat que coûte leur production. Elle dépend bien plutôt du niveau général de la science et du progrès de la technologie ou de l'application de cette science à la production ». (<i>Fondements</i>II,pp. 220-221/592)</p> <p>« Dans la mesure même où le temps de travail – la simple quantité de travail – est posé par le capital comme le seul principe déterminant, le travail immédiat et sa quantité cessent d'être principe déterminant de la production – de la création des valeurs d'usage – et sont réduits quantitativement à des proportions infimes, qualitativement, à un rôle certes indispensable, mais subalterne eu égard à l'activité scientifique générale, à l'application technologique des sciences naturelles et à la productivité générale qui découle de l'organisation sociale de l'ensemble de la production – productivité, générale qui se présente comme don naturel du travail social (encore qu'il s'agisse de produit historique). C'est ainsi que le capital, comme force dominante de la production, oeuvre lui-même à sa dissolution ». (<i>Fondements</i>, II. p. 215/587-588)</p> <p>« Avec ce bouleversement, ce n'est ni le temps de travail utilisé, ni le travail immédiat effectué par l'homme qui apparaissent comme le fondement principal de la production et de la richesse ; c'est l'appropriation de sa force productive générale, son intelligence de la nature et sa faculté de la dominer, dès lors qu'il est constitué en un corps social ; en un mot le développement de l'individu social représente le fondement essentiel de la production et de la richesse. <i>Le vol du temps de travail sur lequel repose la richesse actuelle</i> apparaît comme une base misérable par rapport à la base nouvelle, créée et développée par la grande industrie elle-même. Dès que le travail, sous la forme immédiate, a cessé d'être la source principale de la richesse, le temps de travail cesse et doit cesser d'être sa mesure, et la valeur d'échange cesse donc aussi d'être la mesure de la valeur d'usage. Le <i>surtravail</i> des <i>grandes masses</i> a cessé d'être la condition du développement de la richesse générale, tout comme <i>le non-travail</i> de quelques-uns a cessé d'être la condition du développement des forces générales du cerveau humain. La production basée sur la valeur d'échange s'effectue de ce fait, et le procès de production matériel immédiat se voit lui-même dépouillé de sa forme mesquine, misérable et antagonique. C'est alors le libre développement des individualités. Il ne s'agit plus dès lors de réduire le temps de travail nécessaire en vue de développer le surtravail, mais de réduire en général le travail nécessaire de la société à un minimum. Cette réduction permet ensuite que les individus reçoivent une formation artistique et scientifique, etc., grâce autemps libéré et aux moyens créés au bénéfice de tous. Le capital crée une contradiction en procès : d'une part il pousse à la réduction du temps de travail à un minimum et d'autre part il pose le temps de travail comme la seule source et la seule mesure de la richesse. Il diminue donc le temps de travail sous sa forme nécessaire pour l<i>'accroître</i> sous sa forme de travail superflu. Dans une proportion croissante, il pose donc le travail superflu comme la condition – question de vie ou de mort (fr.) – du travail nécessaire. D'une part, il éveille toutes les forces de la science et de la nature ainsi que celles de la coopération et de la circulation sociales, afin de rendre la création de la richesse indépendante (relativement) du temps de travail utilisé pour elle. D'autre part, il prétend mesurer les gigantesques forces sociales ainsi créées par l'étalon du temps de travail, et les enserrer dans des limites étroites, nécessaires au maintien, en tant que valeur, de la valeur déjà produite. Les forces productives et les rapports sociaux – simples faces différentes du développement de l'individu social – apparaissent uniquement au capital seulement comme des moyens, et des moyens pour produire une base limitée. Mais en fait ce sont les conditions matérielles capables de faire éclater cette base ». (<i>Fondements</i>II, p. 221-223/592-594).</p> <p>Ces pages définissent la tendance générale d'un paradoxe qui est le même que celui sur lequel s'est ouverte notre argumentation. Le processus est le suivant : d'un côté, le capital réduit la force de travail au « capital fixe », en se la subordonnant de plus en plus dans le processus productif ; de l'autre côté, il montre par cette subordination totale que l'acteur fondamental du processus social de production est devenu maintenant « le savoir social général » (que ce soit sous la forme du travail scientifique général ou sous la forme de la mise en relation des activités sociales : « coopération ».</p> <p>C'est sur cette base que la question de la subjectivité peut être posée comme la pose Marx, c'est-à-dire comme question relative à la transformation radicale du <i>sujet</i> dans son rapport à la production. Ce rapport n'est plus un rapport de simple subordination au capital. Au contraire, ce rapport se pose en termes d'indépendance du temps de travail imposé par le capital. Deuxièmement ce rapport se pose en termes d'autonomie d'exploitation, c'est-à-dire comme capacité productive individuelle et collective, se manifestant comme capacité de <i>jouissance</i>. La catégorie classique de travail se montre absolument insuffisante pour rendre compte de l'activité de la force de travail immatériel. Dans cette activité, il est de plus en plus difficile de distinguer le temps de travail du temps de reproduction ou du temps libre. On se trouve devant un temps de vie global, où il est presque impossible de faire le départ entre le temps productif et le temps de la jouissance. D'où, selon une autre intuition marxienne, le mérite de Fourier à ne pas opposer travail et jouissance.</p> <p>Pour exprimer cela différemment, on pourrait dire que, quand le travail se transforme en travail immatériel et que le travail immatériel est reconnu comme base fondamentale de la production, ce processus n'investit pas seulement la production, mais la forme entière du cycle « reproduction – consommation » : le travail immatériel ne se reproduit pas (et il ne reproduit pas la société) dans la forme de l'exploitation, mais dans la forme de la reproduction de la subjectivité.</p> <p>Le développement du discours marxien à l'intérieur d'une terminologie économiste ne nous empêche pas de saisir la formidable effectivité de la tendance. Bien au contraire, il nous permet de saisir toutes les articulations de la phase du développement capitaliste dans laquelle nous vivons et dans laquelle se développent les éléments constitutifs de la nouvelle subjectivité. Il suffit de s'arrêter sur deux de ses éléments : <i>l'indépendance</i> de l'activité productive face à l'organisation capitaliste de la production ; et le processus de constitution d'une <i>subjectivité autonome</i>, autour de ce qu'on a appelé « intellectualité de masse ».</p> <p>Tout d'abord donc, l'indépendance progressive de la force de travail, en tant que force de travail intellectuelle et travail immatériel à l'égard de la domination capitaliste. Dans les usines post-fordistes et dans la société productive post-industrielle, les sujets productifs se constituent, tendanciellement, avant et de façon indépendante de l'activité de l'entrepreneur capitaliste. La coopération sociale du travail social dans l'usine, dans l'usine sociale, dans l'activité tertiaire, manifeste une indépendance vis-à-vis de laquelle la fonction entrepreneuriale s'adapte plutôt que d'en être la source et l'organisation. Cette fonction entrepreneuriale, « personnification du capital », au lieu de constituer une prémisse, doit plutôt reconnaître l'articulation indépendante de la coopération sociale du travail dans l'usine, dans l'usine sociale et dans le tertiaire de pointe et s'y adapter.</p> <p>Au moment où le contrôle capitaliste de la société est devenu totalitaire, dans ce même temps, l'entrepreneur capitaliste voit ses caractères constitutifs devenir purement <i>formels</i> :en effet, il exerce désormais ses fonctions de contrôle et de surveillance <i>de l'extérieur</i> du processus productif, car le contenu du processus appartient de plus en plus à un <i>autre</i> mode de production, à la coopération sociale du travail immatériel. L'époque où le contrôle, de tous les éléments de la production dépendait de la volonté et du savoir-faire du capitaliste est révolue : c'est le travail qui, de plus en plus, définit le capital et non le contraire. L'entrepreneur, aujourd'hui, doit plus s'occuper de rassembler les éléments politiques nécessaires à l'exploitation de l'entreprise, que les conditions productives du processus de travail. Ces dernières deviennent, dans le paradoxe du capitalisme post-industriel, progressivement indépendantes de sa fonction. Ce n'est pas à nous de souligner, ici, comment la domination capitaliste exerce son « despotisme » et quelles en sont les conséquences dans cette phase du développement.</p> <p>Abordons, en second lieu, le thème de la subjectivité. A ce propos, nous allons tenter de répondre à une question qui pourrait sembler secondaire – mais qui, certes, ne l'est pas : pourquoi à partir de 68 les étudiants tendent-ils à représenter de manière permanente et de plus en plus large l'« intérêt général » de la société ? Pourquoi les mouvements ouvriers et les syndicats s'engouffrent-ils souvent dans les brèches ouvertes par ces mouvements ? Pourquoi ces luttes, bien que brèves et désorganisées, parviennent-elles « immédiatement » au niveau politique ? Pour répondre à cette question, il faut certainement prendre en compte le fait que la « vérité » de la nouvelle composition de classe apparaît plus clairement chez les étudiants – vérité immédiate, c'est-à-dire à son « état naissant », donnée de façon telle que son développement subjectif n'est pas encore pris dans les articulations du pouvoir. L'autonomie relative du capital détermine chez les étudiants, entendus comme groupe social représentant le travail vivant au stade virtuel, la capacité de désigner le nouveau terrain de l'antagonisme. L'« intellectualité de masse » se constitue sans avoir besoin de passer à travers la « malédiction du travail salarié ». Sa misère n'est pas liée à l'expropriation du savoir mais, bien au contraire, à la puissance productive qu'elle concentre, non seulement sous la forme du savoir mais surtout en tant qu'organe immédiat de la <i>praxis sociale</i>, du procès de la vie réelle. L'« abstraction capable de toutes les déterminations », selon la définition marxienne, de cette base sociale permet l'affirmation d'une autonomie de projet, tout à la fois positive et alternative.</p> <p>Ce que nous disons là, à propos des étudiants, sur le groupe social qu'ils constituent et sur leurs luttes révélatrices d'une alternative correspondant à la transformation de la composition sociale, ne constitue qu'un exemple. Un projet alternatif ne s'élabore pas dans l'immédiateté et l'indétermination, mais au contraire sur la capacité d'articuler et de mettre en mouvement les déterminations internes de la composition de classe. Mais l'exemple est malgré tout très significatif, car il est fondé sur la tendance du travail immatériel à devenir hégémonique et sur les modalités de subjectivation qui lui sont puissamment inhérentes.</p> <h3 class="spip">Résonances philosophiques de la nouvelle définition du travail</h3> <p>Toute une série de positions philosophiques contemporaines tendent à s'approcher, à leur manière, du concept de travail immatériel et du nouveau sujet, vers lesquels s'orientait selon Marx – analyse qu'il avait commencé à élaborer – la société du capital.</p> <p>C'est autour de mai 68 que s'opère le véritable déblocage épistémologique. Cette révolution, qui ne ressemble à aucun modèle révolutionnaire connu, arbore une phénoménologie impliquant toute une nouvelle « métaphysique » des pouvoirs et des sujets. Les foyers de résistance et de révolte sont « multiples », « hétérogènes », « transversaux » par rapport à l'organisation du travail et aux divisions sociales. La définition du rapport au pouvoir est subordonnée à la « constitution de soi-même » comme sujet social. Les mouvements des étudiants et les mouvements de femmes, qui ont ouvert et clôturé cette période, sont caractéristiques, dans leur forme et dans leurs contenus, d'une relation politique qui semble éviter le problème du pouvoir. En réalité, comme ils n'ont pas besoin de passer par le travail, ils n'ont pas besoin non plus de passer par le politique (si par politique on entend « ce qui nous sépare de l'état » selon la définition de Marx).</p> <p>L'événement d'une nouvelle subjectivité et les relations de pouvoir qu'elle constitue sont à la base de nouvelles perspectives d'analyse en sciences sociales et en philosophie qui se présentent comme une relecture du « general intellect » marxien. Dans la lignée de l'école de Francfort, on peut trouver deux interprétations de ce passage. D'un côté Habermas saisit le langage, la communication intersubjective et l'éthique comme socle ontologique du « general intellect » et des nouveaux sujets, mais bloque la créativité du processus de subjectivation par la définition des transcendantaux formels de ce même processus. Par ailleurs, H.J. Krahl met l'accent sur la nouvelle qualité du travail pour élaborer une théorie de la constitution sociale qui se joue entre l'apparition du travail immatériel et sa transformation en sujet révolutionnaire. En tout cas la nouveauté de la nouvelle composition de classe est fortement affirmée.</p> <p>En Italie, la permanence du mouvement de 68 jusqu'à la fin des années 70 pousse la tradition du marxisme critique, déjà fortement constituée dans les années 60, à rompre avec toute interprétation dialectique du processus révolutionnaire. Ce qui devient l'enjeu politique et théorique c'est la définition de la « séparation » du mouvement d'« auto-valorisation » prolétaire, entendu comme agencement positif et autonome du sujet dans les conditions de la production immatérielle.</p> <p>Mais ce qui nous intéresse surtout ici c'est d'étudier comment cette nouvelle dimension de l'analyse du travail peut exister dans l'oeuvre de Foucault, de façon tout à fait indépendante de Marx – que Foucault semble lire selon une interprétation plutôt économiste. Ce qui nous intéresse ici, c'est de prendre en considération la découverte foucaldienne du « rapport à soi », en tant que dimension distincte des rapports de pouvoir et de savoir. Dimension qui est dégagée dans ses leçons des années 70 et dans ses dernières oeuvres, analyse indicative de la constitution de l'« intellectualité de masse ». « Intellectualitété de masse » qui se constitue indépendamment, c'est-à-dire comme processus de subjectivation autonome qui n'a pas besoin de passer par l'organisation du travail salarié pour imposer sa force : c'est seulement sur la base de son autonomie qu'elle établit son rapport au capital. Cette approche a été ensuite approfondie dans le travail de Deleuze. Chez Deleuze, il s'agit de comprendre comment l'interface communicationnelle qui s'impose aux sujets se transforme, s'insère (de l'extérieur de la relation) à l'intérieur de l'activité ; de dehors des rapports de pouvoir à l'intérieur de la production de puissance. Affronter ce thème métaphysique, cela signifie se placer au point central de l'intuition marxienne des « Grundrisse », là où l'ensemble du capital fixe se transforme en son <i>contraire</i>, en production de subjectivité.</p> <p>Le concept marxien de force de travail qui, au niveau du « general intellect », est devenu « indétermination capable de toutes les déterminations », est ainsi développé par Deleuze et Foucault, en un processus de <i>production autonome de subjectivité</i>. La subjectivité comme élément d'indétermination absolue, devient un élément de potentialité absolue. Il n'y a plus besoin alors de l'intervention déterminante de l'entrepreneur capitaliste. Ce dernier devient de plus en plus extérieur aux processus de production de subjectivité. Le processus de production de subjectivité, c'est-à-dire le processus de production tout court, se constitue « hors » du rapport au capital, « au sein » des processus constitutifs de l'intellectualité de masse, c'est-à-dire dans la subjectivation du travail.</p> <h3 class="spip">Nouveaux antagonismes : les alternatives de constitution dans la société post-industrielle</h3> <p>Si le travail tend à devenir immatériel, si son hégémonie sociale se manifeste dans la constitution du « general intellect », si cette transformation est constitutive de sujets sociaux, indépendants et autonomes, la contradiction qui oppose cette nouvelle subjectivité à la domination capitaliste (de quelque manière qu'on veuille la désigner dans la société post-industrielle) ne sera pas dialectique, mais désormais alternative. C'est-à-dire que ce type de travail qui nous semble à la fois autonome et hégémonique n'a plus besoin du capital et de l'ordre social du capital pour exister, mais se pose immédiatement comme libre et constructif. Quand nous disons que cette nouvelle force de travail ne peut être définie à l'intérieur d'un rapport dialectique, nous voulons dire que le rapport qu'elle entretient avec le capital n'est pas seulement antagonique, il est au-delà de l'antagonisme, il est alternatif, constitutif d'une réalité sociale différente. L'antagonisme se présente sous la forme d'un pouvoir constituant qui se révèle comme alternatif aux formes du pouvoir existant. L'alternative est l'oeuvre des sujets indépendants, c'est-à-dire qu'elle se constitue au niveau de la puissance et pas seulement du pouvoir. L'antagonisme ne peut être résolu en restant sur le terrain de la contradiction, il faut qu'il puisse déboucher sur une constitution indépendante, autonome. Le vieil antagonisme des sociétés industrielles établissait un rapport continu, bien que d'opposition, entre les sujets antagonistes et, par conséquent, imaginait le passage d'une situation de pouvoir donnée à celle de la victoire des forces antagoniques comme une « transition ». Dans la société post-industrielle, où le « general intellect » est hégémonique, il n'y a plus de place pour le concept de « transition », mais seulement pour le concept de « pouvoir constituant », comme expression radicale du nouveau. La constitution antagonique ne se détermine donc plus à partir des données du rapport capitaliste, mais dès le départ sur la rupture avec lui ; non pas à partir du travail salarié, mais dès le départ à partir de sa dissolution ; non pas sur la base des figures du travail mais de celles du non-travail.</p> <p>Quand, dans la société post-industrielle, nous suivons (y compris empiriquement) les processus sociaux de contestation et les processus alternatifs, ce qui suscite notre intérêt scientifique, ce ne sont pas les contradictions qui opposent patrons et travailleurs, mais les processus autonomes de constitution de subjectivité alternative, d'organisation indépendante des travailleurs.</p> <p>L'identification des antagonismes réels est donc subordonnée à l'identification des mouvements, de leurs significations, des contenus des nouveaux pouvoirs constituants [<a href='#nb1' class='spip_note' rel='footnote' title='Si on s'engage tans une « enquête ouvrière » pour retrouver ces (...)' id='nh1'>1</a>].</p> <p>Le concept même de révolution se modifie. Ce n'est pas qu'il perde ses caractéristiques de rupture radicale, mais cette rupture radicale est subordonnée, dans son efficacité, aux nouvelles règles de constitution ontologique des sujets, à leur puissance qui s'est organisée dans le processus historique, à leur propre organisation qui ne requiert rien d'autre que sa propre force pour être réelle.</p> <p>Loin de vouloir fuir les objections qui peuvent être formulées à l'encontre de cette façon de considérer le processus révolutionnaire dans les sociétés post-industrielles, nous entendons les prendre ici en considération. La première objection met en avant le fait que le travail de type ancien est encore très important dans nos sociétés. La seconde insiste sur le fait que c'est seulement dans les zones, à travers le monde, où la dialectique capitaliste a produit ses fruits ultimes que le travail sous la forme du « général intellect » tend à devenir hégémonique. Le caractère tout à fait exact de ces objections ne peut en rien nier ou sous-évaluer la puissance de l'évolution. Si le passage à l'hégémonie du nouveau type de travail, travail révolutionnaire et constituant, n'apparaît que comme tendance, et si la mise en évidence d'une tendance ne doit pas êtreconfondue avec l'analyse d'ensemble, par contre une analyse d'ensemble ne vaut qu'en tant qu'elle est éclairée par la tendance qui préside à l'évolution.</p> <h3 class="spip">Intellectuels, pouvoir et communication</h3> <p>La relecture de la catégorie de « travail » chez Marx, comme fondation ontologique des sujets, nous permet aussi de fonder une théorie des pouvoirs, si par pouvoir on entend une capacité des sujets libres et indépendants d'intervenir sur l'action d'autres sujets aussi libres et indépendants. « Action sur une autre action » selon la dernière définition du pouvoir chez Foucault. Les concepts de travail immatériel et d'« intellectualité de masse » définissent donc non seulement une nouvelle qualité du travail et de la jouissance, mais aussi de nouvelles relations de pouvoir et par conséquent de nouveaux processus de subjectivation.</p> <p>Aujourd'hui, les apports des spécialistes de l'histoire des idées, revus à la lumière des intuitions de Foucault et de Deleuze, nous permettent de reprendre le schéma des trois époques de la constitution du politique moderne pour nous en servir dans notre travail. La première époque est celle de la « politique classique », ou encore de la définition du pouvoir en tant que <i>domination</i> :les formes extrêmes de l'accumulation primitive s'y combinent aux formes constitutionnelles d'un ordre social classiste et rigide. Sociétés et systèmes d'Ancien Régime sont caractéristiques de cette période dont les « tocquevilliens » et les apologistes de la tradition anglo-saxonne de la constitution parlent avec nostalgie.</p> <p>La deuxième époque est celle de « la représentation politique » et des « techniques disciplinaires ». Le pouvoir se présente à la fois comme pouvoir juridique et représentatif des sujets de droit et comme assujettissement de corps singulier, c'est-à-dire comme intériorisation généralisée de la fonction normative. Mais la loi et la norme ont comme fondement le « travail ».</p> <p>Pendant toute cette époque, l'exercice du pouvoir trouve sa légitimation dans le travail, qu'il s'agisse de la bourgeoisie (imposition de l'ordre de l'organisation sociale du travail), du capitalisme (comme organisateur des conditions de la production), ou du socialisme (comme émancipation du travail). S'ouvre maintenant une troisième période de l'organisation du pouvoir : celle de la politique de la communication, ou encore la période de la lutte pour le contrôle ou pour la libération du sujet de la <i>communication</i>. La transformation des conditions générales de la production, qui désormais incluent la participation active des sujets, considèrent le « general intellect » comme capital fixe subjectivé de la production et prennent comme base objective la société entière et son ordre, détermine un bouleversement des formes de pouvoir.</p> <p>La crise des partis communistes occidentaux et du communisme soviétique (comme crise du modèle socialiste de l'émancipation du travail, qui est, contrairement à ce que l'on croit, non pas l'échec du socialisme mais sa réalisation), la crise des formes de la représentation (comme formes du politique) et des « technologies disciplinaires » (comme formes de contrôle), trouvent leur généalogie dans le non-travail du « general intellect ». Si dans le « travail », l'organisation de la société, du pouvoir et leurs formes de légitimation trouvaient un fondement et une cohérence, aujourd'hui ces fonctions sont données séparément et avec des formes de légitimation antagonistes. C'est à partir de là (et au sein même de ces transformations du politique) que se donnent et se sont données les transformations du caractère antagoniste de la société. Et, de même que lors de la période classique, la remise en question radicale était représentée par la révolte, et qu'à l'époque de la représentation elle était représentée par la réappropriation, à l'époque de la politique communicationnelle elle se manifeste comme puissance autonome et constitutive des sujets. Le devenir révolutionnaire des sujets, c'est l'antagonisme constitutif de la communication contre la dimension contrôlée par la communication elle-même, c'est-à-dire qui libère les machines de subjectivation dont le réel est désormais constitué. La révolte contre le contrôle, la réappropriation des machines de la communication sont des opérations nécessaires mais non pas suffisantes, elles ne feraient que reproposer sous de nouvelles formes la vieille forme de l'état, si la révolte et la réappropriation ne s'incarnent pas dans un processus de libération de la subjectivité qui se forme à l'intérieur même des machines de la communication. L'unité du politique, de l'économique et du social s'est déterminée dans la communication : c'est à l'intérieur de cette unité, pensée et vécue, que les processus révolutionnaires peuvent aujourd'hui être conclus et activés.</p> <p>De la même façon, c'est en stricte relation avec les trois époques considérées que se modifie aussi la figure de <i>l'intellectuel</i>. Si pendant la période de la « politique classique » l'intellectuel était totalement étranger aux processus de travail et si son activité ne pouvait s'exercer que dans des fonctions épistémologiques et à vocation éthique – déjà au cours de la « phase disciplinaire » l'extériorité du travail intellectuel vis-à-vis des processus de travail devient mineure. Au cours de cette phase, l'intellectuel est contraint à s'« engager » (dans quelque direction que ce soit : Benda n'est pas moins engagé que Sartre). L'« engagement » c'est une position de tension critique qui, positivement ou négativement, contribue à déterminer l'hégémonie d'une classe sur l'autre. Mais aujourd'hui, dans la période où le travail immatériel est qualitativement généralisé et tendancieusement hégémonique, l'intellectuel se trouve complètement à <i>l'intérieur</i> du processus de production. Toute extériorité est révolue, sous peine de renvoyer son travail à l'inessentiel. Si, dans sa généralité productive, le travail appliqué à l'industrie est immatériel, ce même travail caractérise aujourd'hui la fonction intellectuelle et l'attire irrésistiblement dans la machine sociale du travail productif. Que l'activité de l'intellectuel s'exerce dans la formation ou dans la communication, ou dans les projets industriels, ou encore dans les techniques des relations publiques, etc. dans tous les cas, l'intellectuel ne peut plus être séparé de la machine productive. Son intervention ne peut donc être réduite ni à une fonction épistémologique et critique, ni à un engagement et à un témoignage de libération : c'est au niveau de <i>l'agencement collectif</i> même qu'il intervient ; il s'agit donc d'une action critique et libératoire qui se produit directement à l'intérieur du monde du travail ; pour le libérer du pouvoir parasitaire de tous les patrons et pour développer cette grande puissance de coopération du travail immatériel qui constitue la qualité (exploitée) de notre existence. L'intellectuel est ici en complète adéquation avec les objectifs de la libération – nouveau sujet, pouvoir constituant, puissance du communisme.</p></div> <hr /> <div class='rss_notes'><p>[<a href='#nh1' id='nb1' class='spip_note' title='Notes 1' rev='footnote'>1</a>] Si on s'engage tans une « enquête ouvrière » pour retrouver ces données générales dans les conflits sociaux, il est possible de repérer un cycle de luttes qui coïncide avec l'apparition du modèle post-fordiste et dont on peut définir les principales caractéristiques de la façon suivante : l'organisation de la lutte au niveau subjectif n'est pas un résultat, mais un présupposé de la lutte ; la lutte n'est jamais une lutte radicalisée dont la direction est arrachée aux syndicats ; les syndicats comme tous les lieux institutionnels sont considérés, à la fois, comme adversaires et lieux de communication. Au refus de toute manipulation syndicale et politique, s'ajoute en effet une utilisation (sans problèmes) des circuits syndicaux et politiques ; la détermination des objectifs est caractérisée par le fait qu'à côté du salaire, sont revendiquées l'affirmation de la dignité de la fonction sociale exercée, la reconnaissance de son caractère irremplaçable et donc de sa rétribution, en fonction de la nécessité sociale ; refus politique exprimant une méfiance profonde quant à la capacité de représentation des syndicats et des partis et, par contre, nécessité de se rapporter au politique, car l'action des mouvements atteint un seuil où seul le politique peut décider. Les nouveaux mouvements sentent la nécessité d'être des lieux de redéfinition du pouvoir. Il y a donc là une première indication quant à la constitution d'un sujet politique autour du travail immatériel et d'une possible recomposition politique.</p></div> <div class='rss_ps'><p>Copyright © 1991 Maurizio Lazzarato - Antonio Negri. Publié en français dans <i>Futur antérieur</i>, numéro 6, été 1991. Traduction de l'italien par Gisèle Donnard.</p></div> Virtuosité et travail postfordiste /article59.html /article59.html 2002-06-11T13:40:36Z text/html fr Paolo Virno <p>Le slogan capitaliste sur la « qualité totale » signifie-t-il autre chose que la volonté de mettre au travail tout ce qui traditionnellement y échappe, c'est-à-dire l'habileté communicationnelle et le goût pour l'Action ?</p> - <a href="/rubrique10.html" rel="directory">Travail immatériel et capitalisme cognitif</a> <div class='rss_texte'><p><strong>1.</strong> Est virtuose l'artiste, danseur ou acteur, qui s'exhibe devant un public et exécute avec habileté une prestation. La virtuosité se définit par deux qualités spécifiques :</p> <p>a) C'est une activité qui trouve son propre accomplissement en elle-même, sans s'objectiver dans une oeuvre durable.</p> <p>b) Elle exige la présence d'autrui, et n'existe que produite devant un <i>public</i>. L'exécution virtuose, qui ne laisse pas derrière elle de trace objective, c'est-à-dire de produit extrinsèque, se réalise dans la relation contingente à ceux à qui elle s'adresse. Etre virtuose implique de s'exposer au regard des autres.</p> <p>Le premier élément de la définition (la virtuosité comme activité sans oeuvre) introduit une différenciation par rapport au travail. écoutons Aristote : « La production n'est pas une fin au sens absolu, mais est quelque chose de relatif et production d'une chose déterminée. Au contraire, dans l'action, ce qu'on fait est une fin au sens absolu, car la vie vertueuse est en elle-même une fin ».</p> <p>Le second élément (la relation nécessaire entre la performance et la présence du public) oppose la virtuosité à la pensée pure. Comme chacun sait, la contemplation intellectuelle a toujours été considérée comme une activité solitaire qui éloigne de ses semblables. La virtuosité, parce qu'elle se distingue résolument du travail et de la pensée abstraite, constitue un modèle éclairant de l'action politique. Celle-ci, non plus, ne produit pas d'objets dotés d'une vie indépendante. Elle, aussi, a besoin des autres et n'est rien sans « spectateurs ». Hannah Arendt a particulièrement mis en lumière cette quasi-identité de la virtuosité et de la politique : « Les arts qui ne réalisent aucune oeuvre ont une grande affinité avec la politique. Les artistes qui les pratiquent - danseurs, acteurs, musiciens et autres - ont besoin d'un public à qui montrer leur virtuosité, tout comme les hommes qui agissent ont besoin de la présence des autres pour paraître devant eux : les uns et les autres, pour ì travailler î ont besoin d'un espace public et, dans les deux cas, leur “prestation” dépend de la présence d'autrui ».</p> <p>Politique virtuose, virtuosité politique. Cette symbiose est illustrée de manière éclatante, mais en négatif, dans le cas de Glenn Gould. Gould était un très grand pianiste qui n'a jamais supporté un aspect essentiel de son activité : la prestation publique, la contingence et la labilité des concerts en salle. Il chercha désespérément à amender la virtuosité de son caractère politique intrinsèque. Il renonça aux concerts, déclarant littéralement qu'il était fatigué de la « vie active » (expression très ancienne pour désigner la participation à la sphère des affaires communes, la politique). Le plus intéressant est que, aspirant à une sorte de virtuosité apolitique (autant dire la quadrature du cercle), Gould a été contraint de concevoir subrepticement ses interprétations comme des oeuvres. Son refus de l'imprévisible et du contingent, inhérents à la politique, l'a conduit à fonder sa propre praxis sur un produit extrinsèque et durable. C'est ainsi que Gould s'est réfugié dans les studios d'enregistrement, se fiant à la reproductibilité technique, et convaincu que l'enregistrement solitaire de ses disques constituait un succédané de cette vie apolitique, qu'en dépit de sa nature de virtuose il désirait.</p> <p><strong>2.</strong> La virtuosité, ou l'activité-sans-oeuvre, est la clé de voûte de la politique. De plus, elle permet de distinguer l'Action du Travail, voire de les opposer. Si ce n'est qu'avec l'<i>industrie culturelle</i> l'Action politique-virtuose est devenue à son tour une espèce particulière de travail. Un grand écrivain italien, Luciano Bianciardi, dans son roman <i>La Vie amère</i>, évoque ainsi le travail dans l'industrie culturelle milanaise à la fin des années cinquante :</p> <ul>« Et ils me licencièrent du seul fait que je traînais les pieds, me déplaçais lentement et regardais autour de moi, même quand ce n'était pas indispensable. Dans notre métier il importe de bien les soulever de terre, les pieds, et de les faire sonner sur le sol, il faut se bouger, trotter, bondir et faire de la poussière, un nuage de poussière si possible, puis s'y cacher. <p>Ce n'est pas comme faire le paysan ou l'ouvrier. Le paysan se meut lentement parce que son travail suit les saisons, il ne peut pas semer en juillet et vendanger en février. L'ouvrier est leste dans ses mouvements parce que, s'il est à la chaîne, ils lui comptabilisent ses temps de production, et s'il ne suit pas le rythme, gare ! […]. Mais le fait est que le paysan appartient au secteur primaire, l'ouvrier au secondaire. Le premier produit à partir de rien, le second transforme une chose en une autre. Le critère d'évaluation, pour l'ouvrier et le paysan, est facile, quantitatif : l'usine débite tant de pièces à l'heure, la ferme donne tel produit annuel de récolte.</p> <p>Dans nos métiers, c'est différent, il n'y a pas de critères d'évaluation quantitative. Comment mesure-t-on l'habileté d'un prêtre, d'un publicitaire, d'un PRM ? Ils ne produisent pas <i>ex nihilo</i>, ni ne transforment quelque chose. Ils ne sont ni du primaire ni du secondaire. Ils appartiennent au tertiaire et, j'oserais dire, directement au quaternaire. Ils ne sont pas plus des instruments de production que des courroies de transmission. Ils sont du lubrifiant, au mieux, de la vaseline pure. Comment peut-on évaluer un prêtre, un publicitaire, un PRM ? Comment fait-on pour calculer la quantité de foi, de désir d'acquérir, de sympathie qu'ils auront réussi à faire surgir ? Non, il n'y a pas de critère d'évaluation si ce n'est la capacité de chacun de se maintenir en place, et de monter toujours plus, en somme de devenir évêque. En d'autres termes, il appartient à ceux qui choisissent une profession tertiaire ou quaternaire d'avoir des dons et des attitudes de type politique. »</p> </ul> <p>Dans cet extrait apparaît une formidable intuition. D'un côté, Bianciardi observe que ces professions liées à la communication, alors nouvelles et marginales, ne donnent pas lieu à un produit tangible, ne comportent pas d'issue clairement définie sur le marché. De l'autre, il retient que les fonctions propres à l'industrie culturelle exigent « des qualités et des attitudes de type politique ». Le plus décisif est, cependant, l'hypothèse d'un lien intrinsèque entre ces deux aspects, et même d'un authentique rapport causal : c'est bien parce qu'il manque une « oeuvre » dotée d'existence autonome (c'est-à-dire que l'on puisse évaluer en termes quantitatifs), que les comportements au travail ressemblent à la praxis publique, à l'Action. Le règne de la politique commence là où on fabrique des situations de communication et non plus des objets. Quelques éléments de la description de Bianciardi sont peut-être caducs. Il perçoit encore les métiers « tertiaires et quarternaires » comme des activités artificielles et parasitaires qui méritent à peine le nom de « travail ». L'industrie culturelle y apparaît comme une exception dévoyée au regard des règles qui nous viennent de l'usine traditionnelle.</p> <p><strong>3.</strong> Au sein de l'organisation actuelle de la production postfordiste, l'activité-sans-oeuvre, après avoir été un cas particulier problématique, est devenue le modèle du travail salarié en général. Le virtuose travaille (il est un travailleur par excellence) non pas malgré mais parce que son activité rappelle de près la praxis politique. Quand le travail consiste à s'acquitter de taches de surveillance ou de coordination, quand ì il se place à côté du processus de production immédiate au lieu d'en être l'agent principal î, ses fonctions ne visent plus l'obtention d'un but particulier, mais la modulation (ainsi que la variation et l'intensification) de la coopération sociale. Il influe sur l'ensemble des relations et connexions systémiques qui constituent désormais l'authentique « pilier de soutènement de la production et de la richesse ». Cette modulation opère à travers des médiations linguistiques qui, loin de donner lieu à un produit final, s'épuisent dans l'interaction communicationnelle.</p> <p>L'activité postfordiste présuppose et, en même temps, réélabore sans arrêt « l'espace de la structure publique » (l'espace de la coopération) évoqué par Hannah Arendt comme étant la condition indispensable au <i>danseur</i> et à l'<i>homme politique</i>. La « présence d'autrui » est simultanément un instrument et l'objet du travail. Les procédures de production requièrent donc toujours un certain degré de virtuosité, et à ce titre impliquent de véritables actions politiques. La force de travail postfordiste dans son ensemble - et pas seulement là où elle est engagée dans des métiers « tertiaires et quaternaires » - est appelée à exercer l'<i>art du possible, à faire face à l'imprévu, à profiter de l'occasion</i>. La description marxiste du processus de travail concret ne tient plus. Mais quand il s'agit de prestations de communication, il est impossible de délimiter le processus de travail autrement qu'en présentant d'emblée « le travailleur dans ses rapports aux autres travailleurs », dans ses rapports, pourrait-on dire, avec son « public ».</p> <p>Le caractère informel propre à l'« agir communicationnel », les interactions compétitives typiques d'une réunion de rédaction, l'irruption d'un imprévu qui peut animer un programme de télévision - en gros, tout ce qui serait antifonctionnel au regard d'un projet de rigidification et de réglementation, au-delà d'un certain seuil, de l'industrie culturelle - sont devenus aujourd'hui, à l'époque postfordiste, le noyau central, le moteur de toute la production sociale. La virtuosité (ou activité-sans-oeuvre, ou praxis politique), au départ qualité marginale propre aux travailleurs de l'industrie culturelle dépeinte par Bianciardi, est désormais l'attribut de tous les secteurs de la production.</p> <p>Le slogan capitaliste sur la « qualité totale » signifie-t-il autre chose que la volonté de mettre au travail tout ce qui traditionnellement y échappe, c'est-à-dire l'habileté communicationnelle et le goût pour l'Action ? Et comment peut-on intégrer toute l'expérience de chacun dans le processus de production sinon en l'obligeant à une séquence de « variations sur le thème », à des performances, des improvisations ? Une telle séquence, parodiant l'autoréalisation, signe en réalité le comble de l'assujettissement. Nul n'est plus pauvre que celui qui voit sa propre relation à la « présence d'autrui », c'est-à-dire sa propre attitude communicationnelle, réduite à un travail salarié.</p></div> <div class='rss_ps'><p>Copyright © 1997 Paolo Virno. Publié en français dans <i>L'insoutenable flexibilité de l'être</i>, mars 1997. Traduction de l'italien par Gisèle Donnard.</p></div> Mutation d'activités, nouvelles formes d'organisation /article58.html /article58.html 2002-06-11T12:43:50Z text/html fr Toni Negri - Michael Hardt <p>Le plus important phénomène de mutation du travail auquel nous ayons assisté ces dernières années est le passage à ce que nous appelons la « société usine ». Il n'est plus possible de considérer l'usine comme le lieu paradigmatique de la concentration du travail et de la production ; les processus de travail ont quitté les murs de l'usine pour envahir la société dans son ensemble.</p> - <a href="/rubrique14.html" rel="directory">Biopolitique contre biopouvoir</a> <div class='rss_texte'><p>Le plus important phénomène de mutation du travail auquel nous ayons assisté ces dernières années est le passage à ce que nous appelons la « société usine ». Il n'est plus possible de considérer l'usine comme le lieu paradigmatique de la concentration du travail et de la production ; les processus de travail ont quitté les murs de l'usine pour envahir la société dans son ensemble.</p> <p>En d'autres termes, le déclin apparent du statut de lieu de production de l'usine n'équivaut pas à un déclin du régime et de la discipline de la production en usine, mais il signifie, bien plutôt, que la production n'est plus confinée dans un lieu particulier de la société. Elle s'est répandue comme un virus dans toutes les formes de production sociale. Le régime de l'usine, c'est-à-dire les lois qui régissent les rapports de production propres au capitalisme, se sont infiltrées dans la société tout entière. De ce point de vue, il convient de revoir et de repenser toute une série de distinctions marxistes. Par exemple, dans la société-usine, il faudrait aujourd'hui considérer comme caduques les distinctions conceptuelles traditionnelles entre le travail productif et improductif et entre la production et la reproduction dont, même en d'autres temps, la validité était contestable [<a href='#nb1' class='spip_note' rel='footnote' title='Dans ce cas aussi, nous voyons que l'étude du travail des femmes et (...)' id='nh1'>1</a>].</p> <p><strong>Mutation du travail</strong></p> <p>La généralisation du régime de l'usine s'est accompagnée d'un changement de nature et de qualité des processus de travail. Dans nos sociétés, le travail tend de plus en plus à devenir immatériel - intellectuel, affectif, technoscientifique, bref travail de cyborg. La mutation actuelle de la nature du travail se caractérise par des réseaux de plus en plus intriqués de coopération, l'intégration du travail de soutien à tous les échelons de la production et l'informatisation d'un large éventail de processus de travail. Marx a tenté de saisir cette mutation à travers le concept de « Général Intellect », mais il doit être clair que ce type de travail, quand bien même il tend vers l'immatérialité, n'est pas moins physique qu'intellectuel. On intègre au corps technologisé des appendices cybernétiques qui finissent par en faire partie intégrante. Les nouvelles formes de travail sont immédiatement sociales dans la mesure où elles déterminent directement les réseaux de coopération productive qui génèrent et régénèrent la société.</p> <p>Au moment même où les discours dominants le marginalisent, le concept de travail semble réaffirmer sa position au coeur du débat. Il paraît évident que le prolétariat industriel a perdu la position centrale qu'il occupait dans la société, que la nature du travail et ses conditions ont subi de profondes mutations, voire que ce qu'on appelle travail a considérablement changé. Or ces mutations, loin de marginaliser le concept de travail, lui redonnent une prééminence accentuée. Que la première loi de la théorie de la valeur - qui s'est efforcée de comprendre notre histoire au nom de la prééminence du travail prolétarien et de sa réduction quantitative au fur et à mesure du développement capitaliste - soit périmée ne nie pas toute une série de faits, de tendances et de constantes historiques : ni notamment, que l'organisation de l'Etat et ses lois dépendent en grande partie de la nécessité de construire un ordre de reproduction sociale qui repose sur le travail, ni que la forme de l'Etat et ses lois évoluent en fonction des mutations que subit la nature du travail. Les horizons monétaires, symboliques et politiques que l'on tente parfois de substituer à la loi de la valeur comme des éléments constitutifs du lien social parviennent effectivement à exclure le travail des sphères théoriques, mais ils ne peuvent en tous les cas l'exclure de la réalité.</p> <p><strong>Le travail comme substance commune</strong></p> <p>En fait, dans l'ère postindustrielle, à l'heure où le système capitaliste et la société-usine se généralisent et où la production assistée par ordinateur triomphe, la prééminence du travail et la diffusion de la coopération sociale dans toute la société deviennent totales. Ce qui nous amène à un paradoxe : au moment où la théorie ne tient plus compte du travail, il est devenu partout la substance commune. La théorie évacue le problème du travail alors même qu'il atteint sa portée maximale en tant que substance de l'action humaine sur toute la terre. Il est clair non seulement que la théorie de la valeur est balayée par ce point de référence total - compte tenu de l'impossibilité de reconnaître au travail une transcendance effective (voire même simplement conceptuelle) -, mais aussi que cette immersion dans le travail constitue le problème, non seulement économique et politique, mais aussi philosophique, essentiel. Le monde est travail. En posant que le travail est la substance de l'histoire humaine, Marx se trompait non par excès d'audace, mais de frilosité.</p> <p><strong>Nouvelles subjectivités</strong></p> <p>En réponse aux récentes mutations en profondeur de la société contemporaine, nombre d'auteurs (fréquemment rangés sous la bannière floue du post-modernisme) soutiennent que nous abandonnons les théories du sujet social pour ne reconnaître la subjectivité qu'en termes purement individualistes - quand nous ne l'ignorons pas complètement ! A nos yeux, de tels arguments ont peut-être reconnu l'existence d'une véritable mutation, mais ils en ont tiré une conclusion erronée. Autrement dit, la victoire du programme capitaliste et la subsomption effective de la société sous le capital ont effectivement généralisé les lois du capital et ses formes d'exploitation, délimitant tyranniquement les frontières des véritables possibles, fermant le monde de la discipline et du contrôle et transformant la société en un système « sans dehors », comme Foucault aurait pu le dire. Mais ce même fait aiguille le sujet et la pensée critique vers une nouvelle tâche : la construction de soi, sous la forme de nouvelles machines de production positive de l'être qui sont dépourvues de tout moyen d'expression, mais qui disposent d'une nouvelle manière de se constituer, d'une révolution radicale. La crise du socialisme, la crise de la modernité et la crise de la loide la valeur ne nient pas les processus de valorisation sociale et de constitution de la subjectivité, pas plus qu'elles ne vouent immanquablement (avec une hypocrisie impardonnable) ces processus à l'exploitation. Bien plutôt, ces mutations imposent de nouveaux processus de constitution du sujet - non plus hors, mais à l'intérieur de la crise que nous vivons, c'est-à-dire celle que subit la structure des anciennes subjectivités. Dans ce nouvel espace critique et conceptuel, une nouvelle théorie de la subjectivité peut s'exprimer - et cette nouvelle définition de la subjectivité est aussi une grande innovation théorique dans le programme du communisme.</p> <p>Marx évoque en fait la question de la subjectivité dans ses oeuvres. Marx a théorisé un processus de constitution des classes qui était déjà historiquement établi. Dans ses oeuvres les plus importantes, notamment dans Le Capital et dans les Grundrisse, l'intérêt qu'il portait aux pratiques subjectives était en grande partie déterminé par deux besoins : premièrement, mettre en valeur la nécessité objective des processus de subjectivité ; et deuxièmement, par conséquent, bannir de l'horizon de l'action prolétarienne toute référence utopique. Pratiquement, cependant, ces deux besoins trahissent un paradoxe omniprésent dans la pensée de Marx, paradoxe qui consiste à confier la libération de la subjectivité révolutionnaire à un « processus sans sujet ». On pourrait penser que Marx a fini par faire de la naissance et de l'évolution de la subjectivité révolutionnaire et de l'avènement du communisme des produits d'une sorte d'« histoire naturelle du capital ». Il est évident que le développement de cette analyse marxienne est entaché d'erreur. En réalité, Marx, qui attribuait comme origine à sa philosophie la lutte contre la transcendance et l'aliénation, et qui envisageait le mouvement de l'histoire humaine comme une lutte contre toute forme d'exploitation, présentait aussi, à l'opposé, l'histoire sous l'espèce du positivisme scientifique, dans l'ordre de la nécessité économico-réaliste. Il déniait ainsi au matérialisme cet immanentisme absolu qui constitue sa dignité et ses fondements dans la philosophie moderne.</p> <p>Il faut saisir la subjectivité sous l'angle des processus sociaux qui en stimulent la production. Le sujet, comme Foucault l'a bien compris, est à la fois un produit et productif, il constitue les vastes réseaux du travail en société et vice versa. Le travail est a la fois sujétion et subjectivation - « le travail de soi sur soi » - à telle enseigne qu'il faut écarter toute idée de libre arbitre ou de déterminisme du sujet. La subjectivité se définit simultanément et autant par sa productivité que par sa productibilité, autant par ses capacités de produire que d'être produite.</p> <p><strong>Nouvelles formes d'organisation</strong></p> <p>En considérant les nouvelles qualités des processus de travail dans la société et les nouveaux exemples de travail immatériel et de coopération sociale sous leurs différentes formes, nous pouvons commencer de percevoir d'autres circuits de valorisation sociale et les nouvelles subjectivités qui se dégagent de ces processus. Quelques exemples permettront peut-être de clarifier ce point. Dans une série cohérente d'études menées en France sur les récentes luttes politiques des infirmières des hôpitaux et d'autres institutions médicales, plusieurs auteurs parlent d'une « valeur d'usage particulière du travail des femmes » [<a href='#nb2' class='spip_note' rel='footnote' title='Cf. par exemple, Daniel Kergoat, L'infirmière coordonnée. Plus (...)' id='nh2'>2</a>]. Ces analyses démontrent que le travail mené, essentiellement par des femmes, dans les hôpitaux et d'autres institutions médicales présuppose, crée et reproduit des valeurs d'usage particulières - ou, plutôt, l'attention prêtée à ce type de travail met en lumière un terrain de la production de la valeur où les composantes hautement techniques et affectives de ce travail sont devenues essentielles à la production et à la reproduction de la société, au point d'être irremplaçables. Au cours de leurs luttes, les infirmières ont non seulement posé le problème de leurs conditions de travail, mais aussi mis sur le tapis la qualité de leur travail, par rapport non seulement au patient (elles doivent répondre aux besoins d'un être humain confronté à la maladie et à la mort), mais aussi à la société (elles mettent en oeuvre les pratiques technologiques de la médecine moderne). Mais il est fascinant de relever que, au cours du combat mené par les infirmières, ces formes particulières de travail et ce terrain de valorisation ont produit de nouvelles formes d'organisation et une figure du sujet fondamentalement originale : la « coordination ». La forme spécifique que revêt le travail des infirmières, d'un point de vue aussi bien affectif que technoscientifique, loin d'être refermée sur elle-même, illustre bien à quel point les processus de travail déterminent la production de la subjectivité.</p> <p>Les luttes des activistes contre le Sida se placent sur le même terrain. Act-Up et les autres composantes du mouvement de lutte contre le Sida aux Etats-Unis ne se sont pas contentés de critiquer les actions du monde médical et scientifique dans les domaines de la recherche sur le Sida et du traitement de la maladie, mais ils sont aussi intervenus directement dans le domaine technique et ont pris part aux efforts scientifiques. « Ils cherchent non seulement à réformer la science en exerçant des pressions extérieures, écrit Steven Epstein, mais aussi à pratiquer la science de l'intérieur. Ils ne mettent pas seulement en cause les utilisations de la science, ni le contrôlé exercé sur la science, mais parfois même son contenu et les processus qui la produisent » (<i>Democratic Science ? AIDS Activism and the Contested Construction of Knowledge,</i>, p 37). Toute une large fraction du mouvement de lutte contre le SIDA s'est spécialisée dans les questions scientifiques et médicales et les traitements liés à la maladie, à telle enseigne que ces militants peuvent non seulement surveiller précisément leur état de santé, mais aussi faire pression pour que des traitements particuliers soient testés, des drogues particulières mises à leur disposition et de nouvelles mesures prises pour s'efforcer de prévenir, de guérir et de vaincre la maladie. Le degré technoscientifique extrêmement élevé du travail des membres de ce mouvement ouvre la voie à une nouvelle figure du sujet, une subjectivité qui a non seulement développé les capacités affectives nécessaires pour vivre avec la maladie et instruire d'autres sujets, mais aussi assimilé les techniques scientifiques de pointe. Dès lors que l'on considère la travail comme immatériel, hautement scientifique, affectif et collectif (ou que, en d'autres termes, on révèle ses rapports à la vie et aux formes de vie et qu'on en fait une fonction sociale de la communauté), on observe que des processus de travail découlent l'élaboration de réseaux de valorisation sociale et la production d'autres subjectivités.</p> <p>La production de la subjectivité est toujours un processus d'hybridation et, dans l'histoire contemporaine, cet hybride subjectif est de plus en plus produit à l'interface entre l'homme et la machine. De nos jours, la subjectivité, dépouillée de toutes ses qualités apparemment organiques, surgit de l'usine sous la forme d'un brillant assemblage technologique. Robert Musil écrivait il y a des décennies : « Autrefois on se faisait naturellement aux conditions qui nous étaient réservées, et c'était une manière très saine de devenir soi-même. Mais, de nos jours, tout est bouleversé, tout est coupé du sol qui l'a nourri ; pour ce qui est de la production de l'âme, on devrait, en somme, substituer à l'artisanat traditionnel l'intelligence que supposent la machine et l'usine » (L'homme sans qualités). La machine fait partie intégrante du sujet, elle n'en est pas un appendice, une sorte de prothèse - une autre qualité ; bien plutôt, le sujet est homme et machine jusque dans son noyau, dans sa nature. Le caractère technoscientifique du mouvement de lutte contre le Sida et la nature de plus en plus immatérielle du travail en société en général nous indiquent la nouvelle nature humaine qui circule dans notre corps. Le cyborg est aujourd'hui le seul modèle qui nous permette de théoriser la subjectivité [<a href='#nb3' class='spip_note' rel='footnote' title='Cyborg Manifesto, de Donna Haraway a déjà été largement relevé et dans (...)' id='nh3'>3</a>]. Des corps sans organes, des hommes sans qualités, des cyborgs : telles sont les figures subjectives produites et productives à l'horizon contemporain, celles aujourd'hui capables de communisme.</p> <p>En fait, comprendre le véritable processus historique nous affranchit de toute illusion sur « la disparition du sujet ». Quand le capital a complètement absorbé la société, quand l'histoire moderne du capital est terminée, la subjectivité, moteur de la transformation du monde par le travail et indicateur métaphysique des pouvoirs de l'être, nous claironne que l'histoire n'est pas finie. Ou, mieux, la théorie de la subjectivité rattache intimement et nécessairement cette frontière à cette révolution, lorsqu'elle traverse le territoire désolé de la subsomption réelle et qu'elle succombe, par jeu ou avec angoisse, au charme du post-modernisme, tout en y voyant, plutôt que des limites infranchissables, des passages nécessaires dans la réactivation des pouvoirs de l'être par la subjectivité.</p></div> <hr /> <div class='rss_notes'><p>[<a href='#nh1' id='nb1' class='spip_note' title='Notes 1' rev='footnote'>1</a>] Dans ce cas aussi, nous voyons que l'étude du travail des femmes et de leurs taches domestiques met en lumière l'impossibilité d'appliquer la distinction marxiste entre le travail producteur et le travail reproducteur Cf, par exemple, Zillah Eisenstein, <i>Developing a Theory of Capitalist Patriarchy and Socialist Feminism</i>, et Mariarosa dalla Costa, <i>Women and the Subversion of the Community</i>. Nous allons orienter le débat autour de la question de la catégorie du « travail productif » faite par Marx, particulièrement efficace envers les économistes anglais dans le chapitre 5 « First Analytical Approach », Michael Lebowitz donne un résumé clair des problèmes présentés par l'unicité du travail productif dans <i>Beyond Capital, pp. 100-103 Finalement, pour une discussion sur la nécessité de reconsidérer plusieurs catégories centrales des analyses de Marx à la lumière de la situation sociale contemporaine, voir Toni Negri, <i>Interpretation of the Class Situation Today : Methodological Aspect</i>, pp. 78.</p> <p>[<a href='#nh2' id='nb2' class='spip_note' title='Notes 2' rev='footnote'>2</a>] Cf. par exemple, Daniel Kergoat, <i>L'infirmière coordonnée</i>. Plus généralement, sur la spécificité des luttes des travailleuses en France, « la logique interne de leurs pratiques », et les formes subjectives qu'elles leur donnèrent, cf Danièle Kergoat, <i>Les Ouvrières</i>, en particulier le chapitre 4, « Les Pratiques Sociales des Ouvrières », pp. 107-131.</p> <p>[<a href='#nh3' id='nb3' class='spip_note' title='Notes 3' rev='footnote'>3</a>] <i>Cyborg Manifesto,</i> de Donna Haraway a déjà été largement relevé et dans différentes directions. Pour un des multiples exemples, voir Celeste Olalquiaga, <i>Megalopolis</i>, en particulier pp. 10-17.</p></div> <div class='rss_ps'><p>Copyright © 1996 Toni Negri - Michael Hardt. Article publié en français dans <i>Bloc Note</i>, numéro 12, avril-mai 1996.</p></div> Sans-papiers : les premiers enseignements /article57.html /article57.html 2002-06-11T12:24:16Z text/html fr Madjiguène Cissé <p>« D'où venons-nous, nous les « sans-papiers » de Saint-Bernard ? C'est une question qui nous est souvent posée, et qui est pertinente. Nous-même, nous ne nous sommes pas rendus compte tout de suite de son intérêt. Mais dès que nous avons essayé de procéder à « l'examen des lieux », la réponse a été très éclairante : nous sommes tous originaires d'anciennes colonies françaises... »</p> - <a href="/rubrique12.html" rel="directory">Immigration et xénophobie d'Etat</a> <div class='rss_texte'><p>D'où venons-nous, nous les « sans-papiers » de Saint-Bernard ? C'est une question qui nous est souvent posée, et qui est pertinente. Nous-même, nous ne nous sommes pas rendus compte tout de suite de son intérêt. Mais dès que nous avons essayé de procéder à « l'examen des lieux », la réponse a été très éclairante : nous sommes tous originaires d'anciennes colonies françaises ; il y a surtout des originaires de pays de l'Ouest-Africain, essentiellement du Mali, du Sénégal, de la Guinée et de la Mauritanie. Mais il y a aussi, parmi nous, quelques maghrébins (tunisiens, marocains et algériens) ; il y a un zaïrois et un couple d'haïtiens.</p> <p>Ce n'est donc pas un hasard si nous nous sommes retrouvés en France : nos pays ont entretenu avec la France des relations qui ont duré des siècles.</p> <p>Il y a parmi nous, beaucoup de Saninké, et l'on dit souvent que les Saninké [<a href='#nb1' class='spip_note' rel='footnote' title='Les saninké sont répartis entre l'est du Sénégal, la Mauritanie, le (...)' id='nh1'>1</a>] « sont un peuple de voyage ». C'est un grand peuple, qui s'était regoupé dans l'Empire du Mali, et qui a été divisé entre cinq et six pays différents : c'est peut-être aussi ce qui explique qu'ils éprouvent toujours le besoin d'aller au-delà des frontières. Et bien sûr, dès qu'il est question pour nous, de nous « expatrier », la plupart du temps pour trouver du travail, il est normal que nos regards se tournent vers la France : c'est le pays que nous connaissons, celui dont nous en avons appris la langue, dont nous avons, un peu, intégré la culture.</p> <h3 class="spip">Le temps du néo-colonialisme</h3> <p>Nous entendons dire, y compris du côté du gouvernement français, que la solution, ce serait de tarir à la source les raisons de l'immigration, c'est-à-dire d'aider les pays en voie de développement, de telle manière qu'il soit possible, pour les habitants de ces pays, de trouver sur place le travail dont ils ont besoin. C'est une bonne idée. Mais ce n'est pas du tout ce que fait la France en Afrique. Les gouvernements français n'ont jamais véritablement cherché à ce que leurs anciennes colonies deviennent réellement indépendantes. Au contraire, la France a mis en place des formes plus subtiles de domination et d'exploitation. Au Sénégal, les investissements français ne se font pas dans les secteurs qu'il faudrait promouvoir et développer, mais dans ceux qui sont déjà rentables : les conserves de poisson de TATAR appartiennent à des français ; France Télécom, EDF-GDF, investissent eux aussi dans des secteurs à fort taux de rentabilité.</p> <p>En arrière fond, il y a les politiques d'ajustement structurel qui étranglent peu à peu nos pays : on nous prête de l'argent à condition que nous nous coulions dans le modèle occidental et néo-libéral de « développement ». Bien sûr, cela ne marche pas ; peu à peu, nos pays se trouvent ainsi considérablement endettés. Et les gouvernements ne peuvent pas à la fois rembourser les intérêts de la dette et financer, pour peu qu'ils en aient l'intention, une politique de développement.</p> <p>Je dis bien : pour peu qu'ils en aient l'intention. En effet, il est exact qu'il existe des dirigeants africains corrompus qui détournent l'argent de l'aide et s'en mettent plein les poches. Simplement, il faut ajouter qu'ils le font au vu et au su de leurs conseillers français, voire avec leur complicité. C'est en quelque sorte les petits pourboires pour leur « bons et loyaux services ».</p> <p>Car la France n'a jamais cessé d'être présente, de conseiller les dirigeants africains, de leur suggérer les politiques à mettre en oeuvre. Cela fait des décennies maintenant que nous vivons dans une situation néo-coloniale, en usurpant le nom de « pays indépendants ».</p> <p>Si il y a toujours une base militaire française à Dakar ; et une autre au Gabon ; ce n'est pas pour rien. C'est l'armée française qui, il y a quelques mois, a maté les émeutes de Bengui. Il faut dire qu'au-delà même de la période coloniale, elle a en la matière une solide tradition. C'est déjà elle qui s'est chargée de réprimer le mouvement de révolte de la jeunesse et des syndicats en mai 1968. C'est un épisode peu connu en France : mais notre mouvement de mai au Sénégal a duré cinq mois, de février à juin. Et si l'armée française n'était pas intervenue, le pouvoir aurait probablement été renversé sous la pression conjuguée de l'Union Nationale des Travailleurs Sénégalais et du mouvement de la jeunesse. L'armée française ne se préoccupe nullement de « tarir la source des causes de l'immigrations ». Elle est là pour protéger de très réels intérêts économiques qui sont à la fois ceux du néo-colonialisme français et ceux des bourgeoisies africaines.</p> <h3 class="spip">Démocratie et autonomie</h3> <p>La lutte nous a appris énormément de choses. Elle nous a d'abord appris à être autonomes. Cela n'a pas toujours été simple. Il y avait des associations qui sont venues nous soutenir et qui avaient l'habitude d'aider les immigrés en lutte. Elles avaient également l'habitude de faire le relais entre les immigrés en lutte et les pouvoirs publics et, de fait, de diriger plus ou moins la lutte. On nous disait, voilà, nous, association, on a pris un rendez-vous pour expliquer ceci ou cela, et il fallait qu'on dise : mais on peut très bien l'expliquer nous-même. Le réflexe, ce n'est pas d'autonomiser les gens, mais de parler à leur place.</p> <p>Nous, si nous n'avions pas obtenu notre autonomie, nous ne serions pas là aujourd'hui. Car les associations ont vraiment été nombreuses à nous expliquer que jamais nous n'arriverions à gagner, que nous ne remporterions pas la bataille de l'opinion publique parce que les gens n'étaient pas prêts à entendre notre discours.</p> <p>On voit aujourd'hui le résultat : d'Act Up au Festival du cinéma de Douarnenez, on a gagné un soutien extrêmement diversifié, y compris dans les endroits les plus reculés de la France. Peu à peu des masses de gens ont compris que notre lutte posait des questions qui vont au-delà de la régularisation des « sans-papiers ». De nouvelles questions ont peu à peu émergé : « Etes-vous d'accord pour vivre dans une France où les droits fondamentaux de l'être humain sont bafoués ?, êtes-vous d'accord pour vivre dans une France où les libertés démocratiques ne sont pas respectées » ?</p> <p>Et nous avons aussi appris que si nous voulions vraiment être autonomes, il fallait que nous apprenions la démocratie. Il fallait que nous prenions nous-même nos décisions, que celles-ci s'imposent comme nous représentant vraiment, qu'elles ne puissent être remise en cause de l'extérieur, que nous les respections nous-mêmes et que donc nous apprenions à les faire respecter et à les mettre en oeuvre nous-mêmes. Cela nous l'avons appris en six mois, et, sans la lutte, nous ne l'aurions pas appris en dix ans.</p> <p>Cela n'a pas été simple. Ce n'était pas évident au début, qu'il fallait tenir des asemblées générales ; ce n'était pas évident que les femmes y participent, ce n'était pas évident de nommer des délégués. Prenons par exemple le rôle des familles, que la presse a contribué à mettre en évidence. Au début, quand les « familles » se réunissaient, ce sont surtout les « chefs de famille » qui avaient tendance à s'exprimer. Il y avait un « esprit de chef », comme le chef de canton ou le chef de village en Afrique.</p> <p>Maintenant, la référence aux familles est plutôt devenue la référence à la famille, la famille africaine très élargie, élastique, cousin-cousine...Même à cette étape, des problèmes d'ailleurs demeuraient. Par exemple, il y a eu, à un moment donné, la proposition d'élire un président. En fait, l'idée était que nous nous donnions un « chef de famille » ; un homme, bien sûr ;, qui se serait situé au-dessus du collège des délégués, et qui se serait finalement vu octroyer tous les pouvoirs. Heureusement, cela ne s'est pas fait.</p> <p>Nous avons donc élu des délégués. Au début, nous en avons élu dix. Aujourd'hui nous ne sommes plus que cinq. Chaque fois qu'il y a un problème, il y a en effet une assemblée générale, et il arrive que des sans-papiers disent : nous ne voulons plus de tel ou tel délégué, il ne fait pas son boulot. Aussi, des dix délégués élus au début du mouvement, nous ne sommes plus que deux : tous les autres ont été renouvelés au fur et à mesure et, à la dernière assemblée générale, les gens se sont dit qu'ils ne voulaient plus que cinq délégués, que cela suffisait puisque , de toute façon, ils étaient les seuls à travailler.</p> <h3 class="spip">Le rôle des femmes</h3> <p>Les femmes ont joué dans cette lutte un rôle extrêmement important. Et ce n'était pas évident. Car au début, il semblait acquis que les femmes ne participeraient pas à l'assemblée générale : ce n'était pas nécessaire, puisque les maris étaient là ! Non seulement, elles n'avaient pas le droit d'intervenir, mais elles n'avaient même pas le droit d'écouter ce qui se disait en assemblée générale.</p> <p>Deux ou trois femmes ont commencé par imposer leur présence dans les assemblées générales. Puis elles sont intervenues. Dans un troisième temps, elles on tenu des réunions entre femmes. Alors là, les hommes étaient vraiement perplexes.Ils nous voyaient comme manigançant, magouillant, complotant ; ils tournaient autour des réunions pour essayer de savoir ce que l'on disait. Mais en fait, ces réunions ont donné une grande force auxfemmes, et leur ont permis de jouer un rôle important dans la conduite de la lutte.</p> <p>Quand nous étions dans le 15ème arrondissement, au Secours Catholique, et que le curé de SOS-Racisme nous a fait la proposition de déposer nos dossiers auprès du ministère de l'intérieur et de rentrer chez nous, les hommes étaient prêts à le faire, car ils faisaient confiance au curé. Ce sont les femmes qui n'ont pas voulu. Elles ont décidé qu'elles ne rentreraient pas à la maison et elles m'ont chargée de trouver un local. J'ai réussi à trouver une possibilité d'hébergement à la Maison des Femmes [<a href='#nb2' class='spip_note' rel='footnote' title='La Maison des Femmes est, à Paris, un lieu de réunion non-mixte, issu du (...)' id='nh2'>2</a>], mais c'était non-mixte, ça n'était possible que pour les femmes. Celles-ci n'ont pas hésité longtemps. Puisque vous voulez rentrer à la maison, ont-elles dit aux hommes, nous prenons les affaires, nous prenons les enfants, et nous allons nous installer à la Maison des Femmes. Alors les hommes nous ont dit qu'ils avaient réfléchi entre-temps, qu'il fallait rester tous ensemble, et qu'ils allaient trouver un local assez grand pour tout le monde. En fait, à chaque fois que le mouvement s'essouflait, les femmes se sont réunies et ont su trouver des initiatives qui ont permis de relancer la lutte. Il y a eu ainsi la marche des femmes du 11 mai, au moment où nous étions à Pajol [<a href='#nb3' class='spip_note' rel='footnote' title='Il s'agit de locaux désaffectés de la SNCF, mis à disposition des « (...)' id='nh3'>3</a>], et où aucun média ne parlait plus de la lutte. La marche a débloqué la situation par rapport à la presse. Il y a eu le 25 juin, l'occupation par les femmes ;qui n'avaient prévenu personne ; de la mairie du 18ème arrondissement : ce n'est pas un hasard si c'est le lendemain que le ministère de l'intérieur nous a donné les premiers résultats sur les dossiers que nous avions déposés.</p> <p>Il faut dire que la combativité des femmes, c'est une longue histoire au Sénégal. On raconte souvent la lutte des femmes de Cheminots de Thiès lorsqu'en 1947, un conflit oppose les cheminots du Dakar-Niger [<a href='#nb4' class='spip_note' rel='footnote' title='C'est le train qui fait actuellement Dakar-Bamako.' id='nh4'>4</a>] à l'administration coloniale. La grève est très durement réprimée, et de nombreux cheminots grévistes sont emprisonnés à la prison civile de Dakar. Les femmes de cheminots, maliennes et sénégalaises, ont alors organisé une marche de Thiès à Dakar pour exiger la libération des cheminots emprisonnés. De même, ce sont les femmes sénégalaises qui ont très largement impulsé les protestations contre le trucage des élections de 1988. Pendant trois mois, ici aussi de février à juin, il y a eu des manifestations quasi-quotidiennes. Une coordination nationale des femmes de l'opposition a été mise en place, et c'est cette coordination qui a pris la plupart des initiatives, organisé la plupart des manisfestations.</p> <p>En fait, les femmes sènègalaises ont non seulement des traditions de lutte, mais aussi des traditions d'auto-organisation. C'est un peu liè à l'èducation que nous recevons : en tant que femmes, nous sommes habituées à nous débrouiller seules très tôt. Parce que chez nous, c'est la femme qui gère le foyer, qui gère la grande concession [<a href='#nb5' class='spip_note' rel='footnote' title='Il s'agit du terrain sur lequel plusieurs familles vivent (...)' id='nh5'>5</a>]. Les petites filles, dès huit ans, s'occupent de leurs jeunes frères, vont faire le marché, font la cuisine. Et elles ont un rôle très important pour tisser les liens avec les autres familles de la concession.</p> <h3 class="spip">La porte-parole et le portable</h3> <p>Quand j'ai été arrêtée, après que les policiers aient envahi Saint-Bernard, deux événements m'ont paru significatifs.</p> <p>Le premier, c'est la manière dont j'ai été mise nue, par des femmes policiers, devant ma fille. Il est évident que le but recherché était de m'humilier, de me « faire craquer ». Je me suis donc déshabillée sous les sarcasmes et les plaisanteries plus ou moins douteuses : « elle ne fait plus sa maline, la porte-parole » ou encore « un soutien gorge, ça se met à l'endroit pas à l'envers » (celle-là, un homme n'y aurait pas pensé). Mais la nature des railleries, des sarcasmes et des quolibets en disait également long sur l'état d'esprit dans la police : « Ah ! Ah ! elle ne l'a plus son portable, la porte-parole ». Le portable était devenu le symbole de modernité auquel, de toute évidence, comme étrangère, comme africaine, comme noire, comme négresse, je navais pas droit : « ils viennent à peine de descendre de leurs arbres, et ils ont déjà des portables dans la mains ».</p> <p>Le deuxième, c'est que j'ai été immédiatement traduite en justice, alors même que je disposais d'un titre de séjour parfaitement valable. Il s'agissait bien sûr d'une nouvelle tentative pour faire craquer le symblole que représentait une femme africaine, choisie comme porte-parole par ses camarades de lutte. Et pour cela, ils étaient prêts à bien des transgressions : ils ne respectaient pas eux-mêmes les lois dont ils aimaient tant se réclamer.</p> <p>Pendant toute cette période, nous avions beaucoup d'identités à réinvestir. Par exemple, notre identité de travailleurs. Ainsi, nous avons tenu à tenir notre conférence de presse, après Saint-Bernard, à la Bourse du Travail, pour bien faire comprendre que nous ne sommes pas seulement « des étrangers », mais que nous sommes aussi des travailleurs, des hommes et des femmes qui travaillent en France. L'objectif des attaques contre nous est bien sûr de nous précariser. Mais nous ne sommes pas seuls à être menacés de précarisation : bien des travailleurs français sont aussi dans ce cas. Nous avons donc tenu à signaler, par le lieu de notre conférence de presse, cette « communauté sociale de destin ». Il faut ajouter que nos relations avec les organisations syndicales sont maintenant très bonnes. Un système de « parrainage » a été mis en place : les « sans-papiers » de Saint-Bernard ont été répartis entre les diverses organisations syndicales qui les prennent en charge et les invitent à s'exprimer dans les entreprises. à nos yeux, cette implication des organisations syndicales est fondamentale pour notre lutte.</p> <p>Nous avons aussi pris conscience de l'importance de notre lutte à travers le soutien que nous avons tout de suite trouvé dans nos pays [<a href='#nb6' class='spip_note' rel='footnote' title='Du moins du côté des peuples ; les gouvernements ont été moins pressés. Et (...)' id='nh6'>6</a>]. Nous pensons que la lutte menée, au Sénégal ou ailleurs, contre les plans d'ajustement structurel et la lutte que nous menons ici, c'est une seule et même lutte. à 7 000 kilomètres de distance, la coordination n'est pas facile, mais il faut que nous ayons la préoccupation constante de faire la jonction entre nos divers combats.</p> <h3 class="spip">S'intégrer, se respecter</h3> <p>En France, jusqu'à présent, nous étions confrontés à deux destins de l'immigration : ou bien nous participions au processus d'intégration républicaine, ou bien nous étions du bétail à expulser. Au centre de cette approche, il y avait la notion de « clandestins », qui véhicule une charge négative très forte. Le clandestin, c'est celui qui se cache, qui se dissimule, et, s'il se dissimule, c'est peut-être après tout, qu'il a quelque chose à cacher. Le français qui se dit qu'il faut lutter contre les clandestins, l'immigration clandestine, etc..., a toujours à côté de lui un ami immigré qu'il connaît depuis longtemps. L'immigré qu'on rejette, c'est aussi l'immigré que l'on ne connaît pas. Nous, nous nous sommes montrés, pour dire que nous étions là, pour dire que nous ne sommes pas des clandestins mais tout simplement des êtres humains. Nous sommes là, et nous sommes là depuis longtemps. Nous vivons et nous travaillons dans ce pays depuis plusieurs années, nous payons des impôts, des taxes. Dans les dossiers des gens de Saint-Bernard, il y a les feuilles de paie, les déclarations d'impôt, les vieilles cartes de séjour. Il y a aussi les passeports et les visas délivrés par les consulats de nos pays d'origine.</p> <p>Au début de notre lutte, on a essayé de nous faire entrer dans la catégorie des clandestins. Mais ce n'est pas possible : les autorités de ce pays nous connaissent depuis longtemps. Maintenant, nous avons le sentiment qu'un pas a été franchi : les médias eux-mêmes ne parlent plus de clandestins, mais de « sans-papiers ». Le fait que l'on nous ai vu à la télé, que nous ayons pu nous exprimer dans la presse écrite, je crois que cela a aidé à faire comprendre que nous étions là depuis des années, que nous n'avions tué personne, et que nous demandions simplement le bout de papier auquel nous avions droit, afin de pouvoir vivre décemment.</p> <p>Notre lutte, à mon avis, dit également un certain nombre de choses sur l'opposition entre le modèle de « l'intégration républicaine » et le modèle qui privilégie le respect des cultures d'origines. Je crois que nous avons compris, et peut-être fait comprendre, qu'il ne s'agit pas d'opposer ces deux modèles, mais de trouver entre eux un équilibre. Pour ma part, je l'ai compris aussi en réfléchissant sur mes origines, sur la culture de mon ethnie.</p> <p>Je suis d'une ethnie sérère, mon prénom est typiquement oualof, et c'est un prénom tiado. En Afrique, l'essentiel des prénoms sont soit chrétiens, soit musulmans. Quand on est chrétien, on s'appelle Paul ou Jean et quand on est musulman, on s'appelle Ali ou Mahamed. Un prénom tiado, c'est le prénom de quelqu'un qui n'est ni chrétien, ni musulman. Nous avons résisté à toutes les entreprises de conversion, que ce soit au christianisme ou à l'islam. Notre résistance est à ce point légendaire que si un serer dit à un peul ou à un toucouleur qu'il est musulman, il s'attirera des réponses sceptiques du genre : « oh là, là, l'Islam des sérèrs, hein... ». Bref, nous sommes des récalcitrants. Mais notre situation nous a aussi appris à vivre dans le pluralisme.</p> <p>Quand on tient à vivre dans un pays ; il y a un minimum, non seulement de règles à respecter, mais d'efforts à faire : apprendre la langue, s'insérer dans le tissu social et associatif du pays, ou pour les enfants, ne pas se satisfaire de structures de scolarisation communautaires, mais aller à l'école publique du pays où les parents vivent et travaillent. De l'autre côté, il faut qu'il y ait dans ce pays un minimum de respect des cultures d'origine. Personne n'oblige les français durablement installés au Sénégal à s'habiller comme s'habillent les sénégalais. Et ce n'est pas parce que nous vivons dans un pays où les femmes portent volontiers des pantalons qu'il faut décréter que les femmes qui mettent leur pagne et attachent le foulard ne peuvent pas s'intégrer. Il faut qu'un minimum soit solidement installé de part et d'autre : un minimum de volonté d'intégration, un minimum de respect des cultures d'origine. à partir du moment où ces deux points d'appui sont solidement établis, chacun peut alors construire son équilibre : il ne sera pas forcément le même pour tout le monde. Mais il se situera à l'intérieur de cette voie médiane, qui peut être largement consensuelle.</p></div> <hr /> <div class='rss_notes'><p>[<a href='#nh1' id='nb1' class='spip_note' title='Notes 1' rev='footnote'>1</a>] Les saninké sont répartis entre l'est du Sénégal, la Mauritanie, le Mali, la Guinée, la Côte d'Ivoire et le Burkina-Fasso.</p> <p>[<a href='#nh2' id='nb2' class='spip_note' title='Notes 2' rev='footnote'>2</a>] La Maison des Femmes est, à Paris, un lieu de réunion non-mixte, issu du Mouvement des Femmes et qui vient de fêter son dixième aniversaire.</p> <p>[<a href='#nh3' id='nb3' class='spip_note' title='Notes 3' rev='footnote'>3</a>] Il s'agit de locaux désaffectés de la SNCF, mis à disposition des « sans-papiers » par les cheminots CFDT.</p> <p>[<a href='#nh4' id='nb4' class='spip_note' title='Notes 4' rev='footnote'>4</a>] C'est le train qui fait actuellement Dakar-Bamako.</p> <p>[<a href='#nh5' id='nb5' class='spip_note' title='Notes 5' rev='footnote'>5</a>] Il s'agit du terrain sur lequel plusieurs familles vivent ensemble.</p> <p>[<a href='#nh6' id='nb6' class='spip_note' title='Notes 6' rev='footnote'>6</a>] Du moins du côté des peuples ; les gouvernements ont été moins pressés. Et quand Abdou Diouf, le Président du Sénégal, s'est décidé à parler, ça a été pour demander que l'aide au Sénégal soit augmentée...</p></div> <div class='rss_ps'><p>Copyright © Madjiguène Cissé. Article publié dans <i>Politique, la revue</i>, numéro 2, automne 1996. Madjiguène était alors porte parole des « sans-papiers » de Saint-Bernard.</p></div> Situation juridique précaire, travail précaire /article55.html /article55.html 2002-06-11T12:17:43Z text/html fr Alain Morice <p>On peut les appeler « immigrés clandestins », « étrangers en situation irrégulière » ou simplement « sans papiers » : rien n'y change, ces gens-là ont en commun d'être ici et de devoir, pour survivre, recourir à des expédients précaires.</p> - <a href="/rubrique12.html" rel="directory">Immigration et xénophobie d'Etat</a> <div class='rss_texte'><p>On peut les appeler « immigrés clandestins », « étrangers en situation irrégulière » ou simplement « sans papiers » : rien n'y change, ces gens-là ont en commun d'être ici et de devoir, pour survivre, recourir à des expédients précaires.</p> <p>Certains ont choisi librement le sol français. D'autres sont venus sous la menace de persécutions, ou parce que la vie là-bas était sans avenir, ou encore pour rejoindre ceux qui avaient fait avant eux le même choix. Depuis plus de vingt ans, les autorités et la législation ont multiplié contre eux les difficultés d'entrée et de séjour.</p> <p>Sans beaucoup de succès, puisque nous savons bien que la force qui les attire ici est supérieure aux mesures censées les écarter. Ainsi, les lois xénophobes ont moins pour fonction de freiner l'immigration que de fragiliser tous les étrangers (y compris ceux qui sont en règle). Et notamment de les jeter en pâture aux employeurs clandestins : pour ces derniers, de telles lois constituent une véritable aubaine.</p> <p>Tous les irréguliers ont deux caractéristiques communes : d'abord, ils ne peuvent pas ou ne désirent pas repartir ; ensuite, ils sont mis dans une situation de fragilité économique, dès lors que la loi leur refuse toute insertion contractuelle dans le monde du travail. Les conditions sont donc réunies pour que les irréguliers acceptent n'importe quoi pour obtenir des ressources. Comment s'organise cette survie ? Essentiellement autour de deux pôles (non exclusifs, évidemment) :</p> <p><img src="/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-cebf5.gif" width='8' height='11' class='puce' alt="-" style='height:11px;width:8px;' /> Les salaires ou pseudo-salaires, généralement obtenus « au noir », dans un contexte de relations de travail marquées par la domination et la surexploitation ; <br /><img src="/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-cebf5.gif" width='8' height='11' class='puce' alt="-" style='height:11px;width:8px;' /> Les aides diverses, créatrices de dépendance, d'endettement, voire d'activités délictueuses.</p> <h3 class="spip">Première ressource : le travail au noir</h3> <p>Contrairement à ce que certains avancent, le travail clandestin n'est pas l'apanage des immigrés clandestins, finalement assez peu nombreux dans l'économie française - les chiffres les plus fantaisistes circulent mais il est peu probable qu'ils dèpassent 100000. Les inspecteurs du travail et les services ministériels compétents savent bien que c'est chez les fonctionnaires (français), les retraités (français) et les artisans ou sous-traitants (français ou étrangers) que ce délit est majoritaire. Mais c'est une équation tenace, soigneusement entretenue par les pouvoirs publics et par la presse : « étrangers clandestins = travail clandestin ». Et, en plus, tout le monde oublie que la loi ne connaît le délit de « travail clandestin » que pour les employeurs, non pour les employés, considérés par le Code du travail comme des victimes [<a href='#nb1' class='spip_note' rel='footnote' title='Le délit de travail clandestin est défini par les articles 324-9 et 324-10 (...)' id='nh1'>1</a>].</p> <p>Mais une chose est certaine : pour travailler, les étrangers sans titre n'ont pas d'autre solution que l'emploi non déclaré. Depuis 1991, les réfugiés n'ont même plus automatiquement le droit au travail pendant le délai d'examen de leur dossier, « la situation de l'emploi leur étant opposable » [<a href='#nb2' class='spip_note' rel='footnote' title='Circulaire du 26 septembre 1991 relative à la situation des demandeurs (...)' id='nh2'>2</a>].</p> <p>Cette restriction hypocrite est révélatrice puisque le demandeur d'asile, qui n'a bien sûr aucune raison de quitter la France avant qu'on ait statué sur son sort, est pour ainsi dire officiellement invité à chercher une embauche illégale.</p> <p>Dans la pratique, ce ne sont pas seulement les sans-papiers, mais tous les immigrés qui constituent un gibier de choix pour les employeurs de certains secteurs d'activité, qui savent bien que les payes et les conditions de travail proposées leur paraîtront toujours meilleures qu'au pays. Ces secteurs sont connus de tous : au premier rang le BTP, puis l'hôtellerie-restauration, la confection, l'agriculture, le nettoyage, la domesticité et la garde d'enfants, la distribution de prospectus, etc.</p> <p>Pourtant, même dans ces secteurs, les enquêtes révèlent que beaucoup de patrons refusent d'embaucher des étrangers sans titres, surtout par peur des poursuites car les pouvoirs publics font beaucoup de battage autour de leurs opérations coup-de-poing contre le travail clandestin. Mais c'est ici que le système montre toute sa perversité. En effet, un nombre croissant d'immigrés sont mis en sursis : récépissés, autorisations provisoires de séjour, interdictions de territoire non exécutoires (cas des fameux parents d'enfants français), cartes d'un an, tout cela s'est multiplié au fur et à mesure que la loi répressive s'est étendue.</p> <p>Prenons un seul exemple : désormais, les cartes de séjour temporaire dites « titres d'un an », sont souvent collées sur les passeports. Passons sur l'insécurité du titulaire qui, s'il perd ce document, perd tout d'un coup. Mais il y a pire : quand il se présente à un employeur, même si la carte porte la mention « salarié », ce dernier se méfie et refuse l'embauche. De même, avec une carte semblable portant la mention « commerçant », un autre se verra refuser un crédit bancaire [<a href='#nb3' class='spip_note' rel='footnote' title='En outre, un an, c'est vite passé, et les titulaires de cartes de (...)' id='nh3'>3</a>]. Résultat : on les oriente sciemment sur le marché du travail clandestin, voire sur celui des activités délictueuses.</p> <p>On pourrait évoquer de la même façon le cas des étudiants ou des saisonniers de l'agriculture : tout se passe comme si l'état creusait lui même une brèche pourl'économie occulte - pas si occulte d'ailleurs, puisque tout le monde sait où elle se trouve.</p> <p>C'est ainsi que le rapport de forces entre offre et demande de travail se modifie, avec la bénédiction des lois, au profit des pourvoyeurs d'emploi illégal. L'idéologie de ces derniers est paradoxale : d'un côté, ils ne sont en général pas du tout xénophobes (ce qui ne les empêche pas d'être parfois racistes) et laissent aux politiciens le soin de vociférer contre l'« invasion étrangère » ; mais de l'autre, les mesures contre les étrangers font leur affaire parce que, si elles n'existaient pas, le travailleur immigré se ferait peut-être plus exigeant - du moins, c'est ce qu'ils pensent. Les patrons n'ont pas d'états d'âme : comme capitalistes, ils piochent leur main-d'oeuvre là où, si la sécurité des profits est assurée, le meilleur rapport rendement-coût sera obtenu. Donc, il y en aura toujours assez pour surmonter les scrupules civiques, le désir de garder une bonne image de marque, ou plus prosaïquement la peur des sanctions, et pour maintenir ainsi un florissant marché clandestin du travail.</p> <p>Mais voyons la subtilité du mécanisme. Certes, les réticences patronales face aux risques du travail clandestin existent bel et bien. Certains trouvent immoral de frauder sur le fisc et sur les cotisations patronales, ou même de ne pas assurer leurs droits sociaux aux employés. D'autres sont soucieux de faire bonne figure dans l'opinion (c'est par exemple le cas de certains fabricants dans le secteur de la confection). D'autres enfin - parfois les mêmes - vivront dans la terreur d'un contrôle, d'une fermeture de chantier, d'une confiscation du matériel, d'une publication judiciaire dans la presse. Deux conséquences :</p> <p><img src="/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-cebf5.gif" width='8' height='11' class='puce' alt="-" style='height:11px;width:8px;' /> Le marché clandestin du travail ne disparaît pas mais l'embauche devient plus difficile. Les employeurs peuvent jouer à fond sur l'imaginaire des candidats forcés au travail non déclaré, en arguant des risques qu'ils prennent pour leur imposer n'importe quelles conditions, et avant tout l'insécurité de l'emploi.</p> <p><img src="/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-cebf5.gif" width='8' height='11' class='puce' alt="-" style='height:11px;width:8px;' /> Parallèlement, dans les secteurs les plus gourmands en main-d'oeuvre immigrée, l'emploi se déplace des grandes vers les petites unités. Par exemple, dans le bâtiment, les grosses entreprises ne conservent que le strict minimum de salariés-maison et agissent comme donneuses d'ouvrage à une multitude de sous-traitants, opérant souvent en cascade : c'est à ce niveau que se développera le travail clandestin sous de multiples formes (salariés non-déclarés, prêt de main-d'oeuvre, faux intérim, faux indépendants, etc.). Même mécanisme dans la confection, où les « fabricants » (c'est à dire les sociétés qui signent et commercialisent le vêtement) confient la production à des façonniers. Dans les deux cas, cette extériorisation se traduit par une évolution de l'économie vers la précarité, dont le dernier stade est l'emploi de travailleurs sans droits. Dans d'autres cas, comme dans le nettoyage ou la restauration, seule une partie des heures travaillées sera déclarée, et l'on recourra en outre aux missions d'intérim à répétition pour éviter de fixer le salarié à l'entreprise.</p> <p>Face à cette situation, les inspecteurs du travail s'arrachent les cheveux. Non seulement ces pratiques mettent en branle une foule d'acteurs, dont certains sont insolvables et d'autres ont un pouvoir de corruption élevé ; et quand il y a des amendes, celles-ci restent inférieures aux bénéfices tirés de la dissimulation d'employés. Mais aussi les contrôles et les sanctions leur posent un problème moral puisqu'ils savent que le premier résultat d'un procès verbal sera le licenciement du travailleur non déclaré, aggravé d'un risque de procédure d'expulsion si c'est un étranger sans titre.</p> <p>Les sans-papiers sont ainsi aux premières lignes d'un mouvement général vers la « flexibilisation » (autrement dit, la précarisation) du travail. Ils ne sont pas, comme les immigrés en général, responsables du chômage comme le dit à l'unisson toute la classe politique : ils sont les acteurs forcés d'une savante utilisation du chômage pour faire progresser toute un série de statuts précaires qui, si on y réfléchit bien, menacent désormais l'ensemble de la population active. Le patronat tire un profit tout particulier de leur précarité juridique : privés de droit, ils sont fréquemment prisonniers de réseaux communautaires, où l'exploitation économique prend le déguisement de la solidarité. Face à cet ennemi commun qu'est l'état, l'employeur fait croire à son employé qu'il le « protège » et qu'il lui « rend service », et libère ainsi sa conscience. Ce discours paternaliste (qui est aussi celui des maîtres-artisans avec leurs apprentis) est doublement alimenté par l'exclusion juridique des travailleurs et par la crise économique.</p> <p><strong>5La dépendance : quand l'état pousse à la faute</p> </h3> <p>Mais tout le monde n'est pas pris dans des réseaux. Les collectifs de sans-papiers réunissent nombre d'immigrés qui se sont progressivement retrouvés dans une situation d'isolement et de détresse financière, souvent à la suite d'un emploi perdu pour cause de non-renouvellement d'un titre provisoire de séjour. Ces trajectoires prennent la forme d'une spirale descendante où toutes les difficultés s'accumulent. Exemples : les contrôles de police empêchent de se déplacer pour trouver un travail ; en même temps, la ligne téléphonique est coupée et plane la menace d'une expulsion du logement ; l'école refuse la garderie aux enfants sous le motif que les parents ne peuvent justifier d'un emploi : si le sans-papiers est employé au noir, il ne pourra donc plus tenir son horaire et perdra son travail ; enfin, en l'absence de couverture sociale, le moindre problème de santé prend des allures catastrophiques. Et, ainsi déstabilisés par le déni de citoyenneté, beaucoup d'immigrés sont précisément fragilisés sur le plan psycho-somatique.</p> <p>De la sorte, certains sont mis dans la position de devoir mendier des aides pour tant bien que mal freiner ce plongeon. Il y a des mairies où les services sociaux font clairement savoir qu'on n'accorde aucun secours aux sans-papiers, sans compter la menace d'une dénonciation. Quoi qu'il en soit, les démarches sont humiliantes et multiplient les rancoeurs contre la société d'« accueil », ce qui confirmera pour les autorités que « décidément, ces gens-là ne peuvent pas s'intégrer ». Il y a aussi le recours aux parents et amis, qui signifie une installation durable dans un système d'endettement financier et moral, qui sera le cas échéant un nouveau ressort du travail clandestin.</p> <p>Plus les factures et les dettes s'accumulent, plus l'enfermement dans la dépendance se consolide. Cela comporte de gros risques auxquels les pouvoirs publics paraissent insensibles : pour faire face aux échéances, l'entrée dans la délinquance est parfois le dernier recours possible. Le marché des faux papiers est florissant. Il implique évidemment des fonctionnaires et des intermédiaires proches des demandeurs. Ces derniers, pour en assumer les frais, sont devant la tentation de faire des « coups » et de se rendre encore un peu plus prisonniers des réseaux d'activités illégales. Il restera alors aux politiciens de crier à l'établissement de « zones de non-droit » dans l'immigration et de réclamer une répression accrue. Ce qui aggravera à son tour la marginalisation d'une partie des sans-papiers, et ainsi de suite. L'état joue là un jeu dangereux. Et cynique, puisqu'il sait bien, d'abord, qu'il ne parviendra jamais à expulser tous les « clandestins » et, ensuite, que l'économie ne sait pas s'en passer.</p> <p>Mais la soumission a son revers de la médaille, comme l'ont prouvé les mouvements de sans-papiers de 1996, dont l'ampleur et la détermination ont surpris tout le monde. Ces mouvements s'analysent avant tout comme la reconquête d'une dignité et d'une indépendance, notamment face aux ONG spécialisées dans la défense des immigrés, qui ont malgré elles la vieille habitude de les maintenir dans la passivité. On peut craindre que l'intransigeance du gouvernement face à la revendication d'une régularisation collective ne soit pas dictée par le but avoué. Officiellement, c'est pour envoyer un « signal fort » aux pays d'émigration, pour que l'on sache là-bas que c'est inutile et douloureux d'entreprendre le voyage. Mais il y a peut-être un objectif plus fondamental : empêcher les sans-papiers, et avec eux tous les titulaires de titres précaires, de se constituer en force politique autonome. C'est pourquoi la discussion sur leur place particulière dans l'économie, juste ébauchée ici, est un impératif de ce mouvement.</p></div> <hr /> <div class='rss_notes'><p>[<a href='#nh1' id='nb1' class='spip_note' title='Notes 1' rev='footnote'>1</a>] Le délit de travail clandestin est défini par les articles 324-9 et 324-10 du Code du travail. L'article 364-6 organise la protection du travailleur non enregistré sans faire intervenir, dans le cas d'un étranger, l'existence ou non d'un titre ouvrant le droit au travail.</p> <p>[<a href='#nh2' id='nb2' class='spip_note' title='Notes 2' rev='footnote'>2</a>] Circulaire du 26 septembre 1991 <i>relative à la situation des demandeurs d'asile au regard du marché du travail</i>. L'allocation d'insertion, censée compenser cette interdiction, est de... 350 francs par mois.</p> <p>[<a href='#nh3' id='nb3' class='spip_note' title='Notes 3' rev='footnote'>3</a>] En outre, un an, c'est vite passé, et les titulaires de cartes de séjour temporaire sont souvent obligés de se contenter d'un papier encore plus provisoire pendant une bonne partie de l'année en question.</p></div> <div class='rss_ps'><p>Copyright © 1996 Alain Morice. Texte publié dans la brochure <i>Papiers</i>, octobre 1996.</p></div> Régularisation des sans-papiers ou libre circulation ? /article33.html /article33.html 2002-06-11T12:15:56Z text/html fr Alain Morice <p>« Des papiers pour tous ! » : mot d'ordre irresponsable ? Peut-être pas. Mais embarrassant, certainement. Toute l'ambiguïté est dans ce « tous ». Pour « tous » signifie bien que ce n'est pas seulement la situation des sans papiers <i>ici et maintenant</i> qu'il faut résoudre, mais bien la question de la libre circulation qu'il faut reposer.</p> - <a href="/rubrique12.html" rel="directory">Immigration et xénophobie d'Etat</a> <div class='rss_texte'><p>« Des papiers pour tous ! » : mot d'ordre irresponsable ? Peut-être pas. Mais embarrassant, certainement. Toute l'ambiguïté est dans ce « tous ». Au moment même où, dès les premières manifestations de 1996, les mouvements d'étrangers en situation irrégulière lançaient ce slogan, ils déployaient un peu partout une autre banderole, précisant fièrement qu'ils étaient « sans papiers mais pas clandestins », autrement dit victimes non consentantes des nouvelles lois sur l'entrée et le séjour ou de la limitation progressive du droit d'asile. Légitimement régularisables, donc.</i></p> <p>Alors, les autres ? Des papiers pour « tous », y compris les « clandestins » ? Qu'est-ce que c'est d'ailleurs de plus ou de moins exactement, un « clandestin » par rapport à un « sans papiers » ? Et pour ceux qui continueront d'arriver en France, quelle stratégie demain : une course-poursuite sans fin entre un état inflexible et des mobilisations périodiques de nouveaux sans papiers ? On s'y épuisera vite.</p> <p>Dans le même esprit, on a vu peu à peu apparaître des pancartes exigeant l'« abrogation de <i>toutes</i> les lois xénophobes » à la place du traditionnel « Abrogation des lois Pasqua » : il est vrai qu'un retour à l'ordonnance de 1945, revue et corrigée par MM. Bonnet et Joxe, cela n'a rien de réjouissant. Et enfin, si on veut faire abroger <i>toutes</i> ces lois, pourquoi ne pas annoncer clairement la couleur : en finir avec les frontières ?</p> <p>Déjà, comme il fallait s'y attendre, on voit naître ici et là des dissensions entre les choix politiques et tactiques qui correspondent à ces questions.</p> <p>En fait, à cause des grosses contradictions évoquées ici, les sans papiers ont réussi, sans le vouloir tout à fait, à prendre de court l'ensemble des associations et partis démocratiques. Les vacances d'été ont providentiellement évité à ces derniers de s'avancer sur la question de doctrine soulevée par ces « <i>tous</i> » et « <i>toutes</i> ». Mais, tandis que les forces rétrogrades de ce pays, haut clergé catholique en tête, hurlaient à la manipulation des immigrés par la gauche radicale française, celle-ci, interpellée par un mouvement qui n'a pas molli, s'est trouvée dans un embarras sans précédent. Certaines associations, qui persistaient à trouver honorable un règlement des dossiers au cas par cas, y ont laissé des plumes. Les autres préféraient éviter le problème.</p> <p>Et voilà comment, après une sinistre éclipse de plus de vingt ans où l'on s'est habitué à considérer la fermeture des frontières comme une chose naturelle, les mouvements des sans papiers ont mis à l'ordre du jour l'option, plus logique, de l'ouverture des frontières. Répétons que c'est à la fois grâce à eux et un peu malgré eux que n'est plus un tabou la question suivante : régularisation ou régularité automatique ?</p> <p>La libre circulation est maintenant une idée qui fait florès dans les tracts, dans les articles de journaux, dans les débats. C'est un grand pas, mais c'est ici que les complications surviennent. Anesthésiée par une xénophobie officielle et passionnée, mobilisée au jour le jour par les injustices et les brutalités les plus criantes faites aux étrangers, l'opinion démocratique a formidablement régressé dans sa réflexion. Bien souvent, elle n'a pas grand chose à opposer aux principaux arguments contre l'ouverture des frontières que sont le chômage, les accords internationaux, les tensions « ethniques », l'aggravation des déséquilibres Nord-Sud, etc.</p> <p>Ce débat doit être pris à bras le corps, et le texte qui suit est une simple invitation à ne pas l'évacuer. Le point de départ est seulement que la libre circulation est un principe philosophique qui n'a pas à être contesté en tant que tel, et qu'il ne saurait <i>a priori</i> être considéré comme un objectif irréaliste ou démagogique. C'est bien sûr l'idéal de tout démocrate, mais il reste à en discuter sérieusement et honnêtement, et cela ne va pas de soi.</p> <h3 class="spip">Le « droit » de l'immigration : un arbitraire très savant</h3> <p>« Libre ou non », la circulation des hommes existe et existera toujours. Les obstacles à l'entrée et au séjour, les expulsions, sont dérisoires par rapport à l'action conjuguée de ce qui chasse les émigrants de chez eux et de ce qui les attire ici. Sur ce point, au moins, tout le monde est d'accord.</p> <p>Surgit ici une première difficulté : le décalage entre l'état de droit (la fermeture des frontières [<a href='#nb1' class='spip_note' rel='footnote' title='L'expression « fermeture des frontières » est un raccourci commode (...)' id='nh1'>1</a>]) et l'état de fait (la perméabilité de ces frontières). Cela signifie que nécessairement, à un moment ou à un autre, l'état cesse d'être crédible, puisqu'il est incapable de faire respecter ses propres règles. Et que sa loi présentera toujours quelques brèches résiduelles où ne manqueront pas de s'introduire les candidats à l'immigration. Ces possibilités légales, que l'état tentera aussi souvent que possible de qualifier de « détournements de procédure » ou de « démarches frauduleuses », ne cessent de le harceler dans sa légitimité et de l'obliger à faire des acrobaties, soit répressives, soit (de plus en plus rarement) bienveillantes : comment reconnaître le « vrai » du « faux » dans une demande de visa touristique ou de certificat d'hébergement, de titre d'étudiant, de statut de réfugié, de regroupement familial, etc ? Alors l'autorité centrale délègue la gestion de ce dossier impossible à l'arbitraire de ses consuls, préfets, maires, juges et autres agents de l'OFPRA [<a href='#nb2' class='spip_note' rel='footnote' title='OFPRA : Office français pour la protection (sic) des réfugiés et (...)' id='nh2'>2</a>]. Elle les inonde de circulaires incohérentes et contradictoires, qui font que ce ne sont plus seulement les immigrés qui sont déstabilisés, mais les fonctionnaires eux-mêmes.</p> <p>Mais cet arbitraire est peut-être plus machiavélique (et donc intelligent) qu'on croit : c'est un mode de gestion qui fait du désordre un principe politique de fragilisation des étrangers, toutes catégories juridiques confondues. Consciente ou non, la stratégie consiste à retirer leurs repères aux immigrés. Parmi ces derniers, par exemple, on rencontre souvent des personnes qui sont persuadées d'être parents d'enfants français parce que leurs enfants sont nés en France avant 1994 : voilà l'exemple d'une confusion soigneusement entretenue par l'exécutif dans le but de donner du grain à moudre à l'extrême-droite, toujours prête à dénoncer « ces gens qui viennent faire des enfants pour profiter de la France » [<a href='#nb3' class='spip_note' rel='footnote' title='Le ministre de l'intérieur lui-même... Voir Jean-Pierre Alaux, « (...)' id='nh3'>3</a>]. D'autres croient, sous prétexte qu'on a à plusieurs reprises recommandé la bienveillance aux préfets sur leur sort, qu'ils ont <i>droit</i> à la régularisation, alors que c'est faux : il ne s'agit que d'un pouvoir régalien. Plus grave encore, certains se méprennent sur la nature du titre qu'ils vont obtenir et se voient déjà avec une carte de résident en poche alors que les préfectures délivrent uniquement des titres précaires : dans cette affaire de régularisations, il risque d'y avoir bien des désenchantements d'ici un an [<a href='#nb4' class='spip_note' rel='footnote' title='Rappelons que seule la carte de résident (dite « de dix ans ») ouvre (...)' id='nh4'>4</a>].</p> <p>Quand les occupants de Saint-Bernard on été expulsés de l'église, leurs porte-parole puis leurs avocats et les associations ont dénoncé l'« incohérence » avec laquelle les dossiers avaient été traités. En effet, beaucoup de personnes ayant une situation (familiale, etc.) rigoureusement semblable ont eu des sorts différents, les unes invitées à quitter le territoire, les autres recevant un récépissé.</p> <p>Mais cette « incohérence » est fonctionnelle et, de plus, elle est inhérente à l'existence de frontières à la fois fermées et perméables. Elle revient à substituer la loi du maître à celle de la République et à affirmer : « Vous êtes ici (ou vous partirez) si je le veux et parce que je le veux. » De la sorte, les perfectionnements du droit de l'immigration se signalent avant tout comme une régression du droit en général. Nul doute que cet arbitraire érigé en règle pousse à son tour les étrangers à se faire une piètre opinion de la loi et soit une puissante incitation à l'enfreindre si nécessaire. L'état donne l'exemple et anéantit ainsi la portée de ses discours sur l'« intégration » car ce savant arbitraire concerne en fait tous les immigrés, avec ou sans papiers : on sait par exemple combien la couleur de la peau joue un rôle dans les contrôles d'identité (d'ailleurs généralement illégaux) ou dans les tracasseries administratives. Qu'on le veuille ou non, on renforce ainsi les liens communautaires que la politique officielle (chasser les indésirables, assimiler les bons) prétend combattre.</p> <h3 class="spip">L'ouverture des frontières, un objectif raisonnable</h3> <p>Il n'y a cependant pas que des raisons négatives de proposer l'ouverture des frontières. Autrement dit, cela ne se justifie pas seulement parce que le système actuel paraît illogique, injuste et sans avenir. Cela découle de l'idéal démocratique des Droits de l'homme et, comme tel, n'a pas besoin d'autre justification. Une ancienne puissance coloniale qui n'accorde qu'une quinzaine de statuts de réfugiés par an à des ressortissants d'un pays en guerre (cas de l'Algérie) se couvre de honte. Mais il ne s'agit pas seulement de ce cas extrême. C'est un principe : dès lors qu'on interdit ou qu'on limite la circulation des hommes, on aboutit nécessairement, dans un monde caractérisé par un développement inégal des nations et des régions, à instaurer un système qui s'apparente à l'<i>apartheid</i>. Cette vérité est peut-être désagréable à entendre, mais il n'y a pas de différence de nature entre le contrôle des frontières et le thème de la « préférence nationale » popularisé par l'extrême-droite [<a href='#nb5' class='spip_note' rel='footnote' title='Cette expression est le titre d'un ouvrage publié en 1985 par le Club (...)' id='nh5'>5</a>] : l'un appelle nécessairement l'autre. Non plus qu'avec celui du « seuil de tolérance », qui a depuis plus de vingt ans le succès que l'on sait, y compris dans les partis démocratiques.</p> <p>Maintenant, cette ouverture est-elle possible et, si oui, à quelles conditions ? Malgré l'interpellation des mouvements de sans papiers (voir plus haut), la plupart de ceux qui les soutiennent jugent la chose sympathique mais utopique. Ils ont raison sur un point : la libre circulation est un objectif dangereux dans l'état actuel des choses, c'est-à-dire dans un ordre mondial et national dominé par le libéralisme économique. Mais ils omettent de voir que cet objectif peut contribuer à modifier l'état des choses, pour peu qu'on en fasse l'élément d'un combat plus général contre l'orientation libérale.</p> <p>Prenons le cas du patronat français : globalement, il se tient à l'écart de la tentation xénophobe. La situation actuelle n'est pas pour lui déplaire. D'un côté, par ses options libérales, il a intérêt à ce que nos frontières soient ouvertes à une immigration peu exigeante en matière de salaires, de conditions de travail, de protection sociale. De l'autre, il sait que, si l'immigration est illégale, celle-ci perdra toute possibilité concrète de revendiquer une application du droit du travail. Il a donc paradoxalement besoin quel'étanchéité des frontières demeure une fiction. Mais les pays dominés constituent un énorme gisement de main-d'oeuvre qu'on peut mettre en concurrence avec elle-même : son introduction massive sur le territoire pourrait bien faire baisser le coût moyen du travail. D'où le silence d'un patronat qui a plusieurs fers au feu : délocaliser ses productions quant il peut, importer des « clandestins » quand c'est à la fois nécessaire et rentable [<a href='#nb6' class='spip_note' rel='footnote' title='Le sud-ouest américain nous fournit une illustration exemplaire de cette (...)' id='nh6'>6</a>].</p> <p>Ces hésitations renvoient au fantasme de l'« invasion étrangère » - un autre thème favori de l'extrême droite repris en version <i>soft</i> par la formule de M. Rocard sur « toute la misère du monde ». Evidemment, si dans un espace européen marqué par la xénophobie, la France décidait unilatéralement d'« accueillir toute cette misère », on peut parier qu'il y aurait un effet d'appel. Si tant de gens prennent autant de risques pour fuir leur pays malgré les obstacles actuels, la levée de ces obstacles en augmenterait le nombre, pense-t-on. Mais on ne peut pas raisonner ainsi, toutes choses restant égales par ailleurs.</p> <p>Cinq arguments, au contraire, peuvent être avancés pour limiter la portée du fantasme de l'invasion. D'abord, même si les avantages tirés de la protection sociale ou de l'état-providence peuvent rester un motif d'émigration, les bénéfices de la redistribution sont contingentés par la richesse globale produite. Ensuite, par conséquent, c'est à moyen terme la quantité d'emplois qui détermine celle des flux migratoires. Et donc la politique de croissance que l'on adopte. A ce niveau, on peut faire l'hypothèse que, actuellement, ce ne sont pas tant les lois xénophobes qui limitent l'immigration qu'une politique récessive qui aboutit à fixer le salaire moyen dans l'emploi clandestin endeçà du minimum vital. Troisièmement, il est probable que - comme c'est déjà le cas - la classe travailleuse elle-même (nationaux et étrangers déjà installés) édifiera des barrières protectionnistes, notamment par des actions concernant le taux de salaire et le droit du travail. Quatrièmement, les lois actuelles ont ceci de pervers qu'elles empêchent les mouvements de retour au pays et les courts séjours : pour ceux qui ont eu toutes les peines du monde à obtenir des papiers provisoires ou pour ceux qui n'ont qu'un visa, les barrières sont étrangement bien plus étanches pour la sortie que pour l'entrée !</p> <p>Enfin et surtout, la migration n'est pas seulement un phénomène économique : c'est avant tout un fait anthropologique, qui résulte d'un ensemble complexe de motifs. On a beaucoup mis en scène, pour des raisons parfois sordides parce que directement liées à une vision raciste de l'« étranger incapable de s'intégrer », les fameux Maliens, majoritaires dans le mouvement des sans papiers de Saint-Ambroise. L'état en a fait un enjeu pour la démonstration de son intransigeance, alors que leur régularisation sans conditions n'aurait fait de tort à personne (sauf à quelques employeurs sans scrupules) et ne risquait pas du tout de faire tache d'huile. Que le lecteur ignorant tout sur l'origine de ces Maliens ouvre un atlas : ils viennent presque tous d'une minuscule région du fleuve Sénégal dont le coeur est la ville de Kayes, affamée et habituée depuis longtemps à expatrier une quantité dosée de ses cadets pour subvenir aux besoins des villages. Le regroupement familial (voulu par la France) a fait venir des femmes et naître des enfants, certes. Mais tous ces départs sont contrôlés sur place avec soin selon les besoins de la collectivité et, légaux ou non, ils obéissent à des calculs sociaux qui n'ont rien à voir avec la politique migratoire française et ne donnent lieu à aucune « invasion ». On est très loin du « risque migratoire » et, pour s'en convaincre, il suffit de se souvenir qu'avant 1972 les ressortissants de l'ancienne Afrique française bénéficiaient de la libre circulation. D'ailleurs, jusque récemment, les Centrafricains, Gabonais et Togolais avaient libre accès au marché du travail français : malgré la situation qui sévit dans leurs pays (surtout au Togo), il n'y a pas d'« invasion » non plus.</p> <p>Et que dire des régions pauvres de l'Union européenne : les Grecs, Italiens du sud, Andalous et Portugais ont-ils « envahi » la France plus qu'avant depuis qu'ils y ont accès libre ? Trop occupés à voir les immigrants comme des profiteurs, les xénophobes oublient, toutes tendances politiques confondues, que la décision de s'exiler est, sauf exception, douloureuse et pour le moins limitée par une anticipation des multiples obstacles (linguistiques, culturels et religieux, professionnels) que l'émigré rencontrera à son arrivée, même quand on l'accueille légalement.</p> <h3 class="spip">« Nouvelles politiques migratoires » : les quotas, la dissuasion, etc.</h3> <p>Mais les idées sont tenaces, surtout quand elles font l'unanimité. Et certaines de ces idées perpétuent l'erreur de raisonnement qui consiste à isoler un fait du contexte où il est né. Ainsi, certains croient pouvoir parler de politique d'« intégration » des immigrés en faisant l'impasse sur la désintégration dont cette même politique les rend victimes. L'idée est assez simpliste pour être séduisante : c'est épisodiquement celle du gouvernement, c'est aussi celle de certains auteurs pourtant acquis en paroles à la cause des immigrés [<a href='#nb7' class='spip_note' rel='footnote' title='Cf. par exemple les propositions « pour une nouvelle politique (...)' id='nh7'>7</a>]. Le succès du Front national, disent-ils, vient de ce que les pouvoirs publics ont une politique inconséquente : on annonce l'« immigration zéro », mais on laisse quand même les gens entrer, donc le petit peuple est désorienté et souffre de mille nuisances, donc il vote pour l'extrême droite. Il serait donc temps, ajoute-t-on, d'avoir une politique claire : comme il n'est ni possible ni souhaitable de stopper l'immigration, il faut la canaliser selon « nos » besoins. Intégration pour les uns (les bons, les utiles, les anciens), expulsion impitoyable pour les autres (les « fraudeurs »).</p> <p>A partir de là, tous les délires sont permis : par exemple, dans le but de prévenir les mariages mixtes « frauduleux », P. Weil propose une sorte de période de probation - si la communauté de vie n'est pas effective, le conjoint étranger se verra retirer son titre de séjour. Tant pis pour lui si, comme dans nombre de couples français, survient la mésentente et le divorce. Ou ceci : pour les pays qui bénéficient de notre « coopération financière », on négocie celle-ci contre leur bonne volonté à rapatrier leurs ressortissants objets d'un arrêté de reconduite. Couper les vivres au Mali pour stopper l'émigration malienne : il fallait y penser. Ou encore ceci : comme les Allemands, on n'a qu'à embaucher des travailleurs frontaliers dans la mesure de « nos » besoins, mais à condition qu'ils retraversent la frontière tous les soirs - dans le cas français, on se demande qui ce genre de délire pourrait bien concerner. Des quotas (calculés par qui ?) détermineront les besoins. P. Weil va jusqu'à proposer de blanchir le travail au noir pour que les employeurs aient intérêt à faire travailler de jeunes chômeurs plutôt que des étrangers illégaux. Bref, la « dissuasion » prend la forme d'une déstabilisation tous azimuts et d'un recul du droit et l'on peut mesurer à quel point elle ne relève pas d'une politique « nouvelle ».</p> <p>Si des esprits avertis se laissent égarer de la sorte sur les mêmes sentiers que ceux qu'explore la droite c'est parce qu'ils sont prisonniers d'une même problématique : comment contrôler l'immigration ? A partir de là, ils sont automatiquement obligés d'inventer des formules créant des citoyens de deuxième zone et de reprendre la vieille doctrine coloniale, jamais mise en pratique puisqu'il ne s'agit que d'un écran de fumée, de l'assimilation par intégration.</p> <h3 class="spip">Pas d'ouverture des frontières sans projet politique global</h3> <p>Que conclure ? Surtout l'idée que les contrôles des populations aux frontières ne disparaîtront que le jour où les partisans de leur abolition voudront bien donner une dimension historique à leur combat. Il ne sert à rien de se limiter à la question de l'immigration qui, dans les termes du débat actuel, n'est qu'un petit élément du dispositif destiné à fragiliser la force ouvrière, française ou étrangère, régulièrement employée ou non. Même s'ils ne le souhaitent pas, ceux qui luttent pied à pied pour obtenir des régularisations sur « critères », entérinent l'idée d'une xénophobie légale. Ils font même plus : en rentrant dans une logique impossible, ils sont une source inespérée d'arguments supplémentaires pour la politique qu'ils dénoncent. En plus, comme ils sont conscients de cette contradiction, tôt ou tard ils se démobilisent ou basculent dans le « réalisme » : comment, quand on tient une permanence juridique envahie (ici, c'est bien le cas de le dire) par des étrangers en difficulté, tenir le choc autrement qu'en sélectionnant les « bons » et les « mauvais » dossiers à partir de ces mêmes critères que l'on récuse [<a href='#nb8' class='spip_note' rel='footnote' title='Le seul vrai critère qui pourrait rendre illégitime une demande (...)' id='nh8'>8</a>] ?</p> <p>Il ne sert à rien non plus de reprendre le refrain de l'« aide au Tiers-monde » comme solution à la pression migratoire. Dans les circonstances mondiales que nous connaissons, les partisans de l'« aide » (également nommée, comme par P. Weil, « coopération ») sont des hypocrites ou des ignorants, le plus souvent les deux. D'abord parce que ce slogan revient à dire : « Crevez chez vous, nous payons les tombeaux. » C'était là la politique des bantoustans sud-africains. C'est là aussi, plus subtilement, la politique de l'ONU et des puissances occidentales pour les réfugiés vietnamiens en Thaïlande ou rwandais au Zaïre. Ensuite parce qu'on ne peut pas sérieusement parler d'aide à des pays où, justement, l'émigration résulte d'une domination séculaire de la part de ceux qui tiennent ce discours, notamment sous cette forme moderne d'asservissement qu'est l'endettement international. Enfin parce que les transferts des pays riches aux pays dominés, qui (contrairement à ce que font croire certaines pleurnicheries tiers-mondistes) sont colossaux, se trouvent neutralisés par l'économie improductive et souvent criminelle des clans dictatoriaux qu'ils contribuent à maintenir - sinon à mettre - au pouvoir. Et cette prétendue aide, augmentée d'unprélèvement sur les paysanneries locales, retourne dans les pays riches ou dans leurs paradis fiscaux... pour revenir alimenter ce mécanisme sans fin de domination, cause d'émigration bien sûr. Circulation de l'argent sale, mais à tout prix pas celle des hommes : voilà une « aide » bien curieuse.</p> <p>De là, tout reste à faire et la tâche n'est pas mince ni exempte de contradictions. Par exemple, si l'immigration devient libre, il faut alors que les travailleurs, nouveaux comme anciens, trouvent des moyens appropriés pour éviter un recul du droit du travail sans tomber dans le piège d'un syndicalisme protectionniste. Il faut aussi faire en sorte que la France ne délègue plus aux institutions financières internationales le soin de régenter les échanges entre nations dans le sens de la mise en servitude qui sévit actuellement, car les immigrés ne sont ici rien d'autre que les témoins de l'endettement qui sévit là-bas.</p> <p>Dans le même esprit, les forces démocratiques feraient bien de s'intéresser de très près aux formes de mise au travail qui se développent dans les pays dominés, en particulier chez les enfants : non seulement parce que nos propres pays sont parmi les grands donneurs d'ouvrage, mais parce qu'il y là, si on laisse faire, un modèle possible pour le fonctionnement des économies occidentales de demain. Enfin, autant pour éviter l'écueil (toujours possible dans les situations de détresse) des tactiques individualistes que pour ne pas reproduire un vieux schéma colonial, il importe que les immigrés, et même les lointains candidats à l'émigration, parviennent à imposer l'idée qu'ils ont un rôle moteur dans ces actions. C'est à ce prix qu'on pourra commencer à parler sérieusement de développement du Tiers-monde.</p></div> <hr /> <div class='rss_notes'><p>[<a href='#nh1' id='nb1' class='spip_note' title='Notes 1' rev='footnote'>1</a>] L'expression « fermeture des frontières » est un raccourci commode pour désigner une situation où l'on essaye à tout prix de limiter (légalement ou administrativement) l'arrivée et l'installation d'immigrants en provenance du Tiers-monde. Dans les faits, les frontières sont largement ouvertes aux ressortissants de l'Union européenne ainsi qu'aux touristes.</p> <p>[<a href='#nh2' id='nb2' class='spip_note' title='Notes 2' rev='footnote'>2</a>] OFPRA : Office français pour la protection (sic) des réfugiés et apatrides.</p> <p>[<a href='#nh3' id='nb3' class='spip_note' title='Notes 3' rev='footnote'>3</a>] Le ministre de l'intérieur lui-même... Voir Jean-Pierre Alaux, « Contre l'extrême-droite, la liberté de circulation », <i>Plein Droit</i>, numéro 32, juillet 1996, p. 3-9.</p> <p>[<a href='#nh4' id='nb4' class='spip_note' title='Notes 4' rev='footnote'>4</a>] Rappelons que seule la carte de résident (dite « de dix ans ») ouvre automatiquement droit au travail et - en principe - au renouvellement. La carte de séjour temporaire, d'une durée maximale d'un an et non automatiquement renouvelable, ne donne pas en elle même accès au travail : il faut en faire la demande et risquer de se voir opposer la situation de l'emploi.</p> <p>[<a href='#nh5' id='nb5' class='spip_note' title='Notes 5' rev='footnote'>5</a>] Cette expression est le titre d'un ouvrage publié en 1985 par le Club de l'horloge. Progressivement, nombres de ses propositions (immigration zéro, emploi réservé aux nationaux, chasse aux « faux » réfugiés, aide au retour) sont devenues, malgré des nuances plus ou moins humanitaires, la référence idéologique de l'ensemble de la classe politique.</p> <p>[<a href='#nh6' id='nb6' class='spip_note' title='Notes 6' rev='footnote'>6</a>] Le sud-ouest américain nous fournit une illustration exemplaire de cette double stratégie : industries sous franchise (<i>maquiladoras</i>) de l'autre côté de la frontière et utilisation clandestine massive de travailleurs mexicains dans l'économie californienne, en dépit des barbelés, tours de contrôle et murs censés empêcher leur passage.</p> <p>[<a href='#nh7' id='nb7' class='spip_note' title='Notes 7' rev='footnote'>7</a>] Cf. par exemple les propositions « pour une nouvelle politique d'immigration » de Patrick Weil dans la revue <i>Esprit</i> d'avril 1996, dont les exemples qui suivent sont extraits.</p> <p>[<a href='#nh8' id='nb8' class='spip_note' title='Notes 8' rev='footnote'>8</a>] Le seul vrai critère qui pourrait rendre illégitime une demande d'immigration pourrait être la présomption que le postulant se livrera à une activité criminelle. C'est peut-être ce que l'Etat français a pensé, en rétablissant les visas pour la plupart des visiteurs en 1987 sous prétexte de lutter contre le terrorisme. Mais, <i>primo</i>, on sait bien que les criminels ont plus que les autres les moyens d'être en règle ; <i>secundo</i>, un citoyen du monde peut avoir le souci de les neutraliser, mais non de les envoyer commettre leurs forfaits ailleurs.</p></div> <div class='rss_ps'><p>Copyright © 1997 Alain Morice. Texte publié dans l'ouvrage collectif <i>Sans-papiers. Chronique d'un mouvement</i>, Edition Reflex - Agence IM'media, printemps 1997</p></div> Nous sommes la chatte future /article37.html /article37.html 2002-04-19T07:30:12Z text/html fr VNS Matrix <p>Un manifeste cyberféministe par les grrrls de VNS Matrix : « nous sommes le virus du nouveau désordre mondial brisant le symbolique de l'intérieur saboteuses de l'unité centrale de <i>big daddy</i> le clitoris est la ligne directe avec la matrice ».</p> - <a href="/rubrique18.html" rel="directory">[cyber]feminism in the Dark</a> <div class='rss_texte'><center><span class='spip_document_1 spip_documents spip_documents_center'> <img src='/IMG/art37-1.gif' width='272' height='274' alt="image 272 x 274" title="image 272 x 274" style='height:274px;width:272px;' /></span></center><br> <div align="left">nous sommes la chatte moderne,<br> positive sans raison sans limite sans entrave implacable<br> nous regardons l'art avec notre chatte nous faisons de l'art avec notre chatte<br> nous croyons en la jouissance la folie le sacré et la poésie<br> nous sommes le virus du nouveau désordre mondial<br> brisant le symbolique de l'intérieur<br> saboteuses de l'unité centrale de <i>big daddy</i><br> le clitoris est la ligne directe avec la matrice</div> <center> <h3 class="spip">VNS MATRIX</h3> </center> <div align="right">exterminatrices du code moral<br> mercenaires de foutre<br> descendez de l'autel de l'abjection<br> fouillant le temple viscéral nous prenons langue<br> infiltrant,perturbant,disséminant<br> corrompant le discours<br> <strong>nous sommes la chatte future</strong></div></div> <div class='rss_ps'><p>Texte-manifeste extrait du site des VNS Matrix : <a href='http://sysx.org/vns/' class='spip_out' rel='external'>http://sysx.org/vns/</a>. Traduit de l'anglais par Christine Treguier.</p></div>